Trois quarts d'heure! J'ai dit que Tebessa était éloigné du bordj de douze lieues.

Le «grand champêtre» souriait d'un air fin. Il savait ce que parler veut dire et comprenait la plaisanterie. C'était toujours la même que lui faisait son chef, mais il la goûtait chaque fois avec un nouveau plaisir.

—Trois quarts d'heure! Ah! ha! ha! Bien, mon koptane. Allons, homme, marche devant.

Il se dressait alors sur sa selle, fier, digne, grave, se sentant chargé d'une mission de confiance, plein de respect pour lui-même. On débouchait par la grande porte du bordj, sur le plateau d'où l'on domine la plaine tunisienne, et le prisonnier pouvait voir une fois encore la fumée de son douar se perdre dans les molles vapeurs des lointains bleus.

Parfois, si le douar était proche, il distinguait les blanches silhouettes des femmes anxieuses, guettant son retour.

Le factionnaire, assis par terre, le dos au mur, le sabre entre les jambes, le fusil chargé à portée de la main, les saluait amicalement au passage:

Essalam ou Alikoum! Que le salut soit sur vous!

Alek Salam! Sur toi soit le salut! répondaient-ils à l'unisson.

On dévalait. On tournait le bordj à droite; on descendait dans l'embryon de village composé de Français, Maltais, Italiens, juifs, tous voleurs dont les tentes et les huttes s'échelonnaient au flanc de la colline. Des spahis, accroupis le long des murs de branches et de terre des caouadjis, buvaient leur café lentement, à petites gorgées; d'autres plongeaient de temps en temps leur bras au fond du capuchon de leur burnous et en retiraient un morceau de galette, une poignée de dattes, leur repas du matin, une pincée de tabac pour la cigarette; quelques-uns, allongés sur la natte d'alfa, la tête dans la main, l'oeil somnolent perdu dans le rêve, fredonnaient sur un rythme lent une chanson de guerre et d'amour:

Kradidja, tes sourcils, tes paupières,
Tes longs cheveux,
Comme le fil des cimeterres
Blessent les yeux.