Et comme le bruit continuait et que les kebirs et leurs femmes ouvraient des yeux énormes, il cria pour faire diversion:

—Clapeyron! mon ami, enlevez le ballon, lâchez tout.

Ce ballon était le spectacle extraordinaire annoncé; celui sur lequel il comptait le plus pour plonger dans l'admiration les douars de la plaine, et donner aux tribus venues à la fête une haute idée de la France et de son Empereur. On le dissimulait, tout gonflé, derrière les draperies de l'estrade, prêt à s'élever majestueusement au-dessus du trophée impérial entraînant une pièce d'artifice à laquelle travaillait depuis plus d'un mois un garde d'artillerie zélé, représentant l'aigle glorieux d'Austerlitz devant s'allumer et lancer la foudre à vingt mètres en l'air.

L'on ne devait couper la corde qu'à l'instant où le soleil disparaissait sous l'horizon, mais voulant détourner l'attention de l'horrible scandale qui grossissait, le capitaine hâtait le moment.

—Le ballon, répéta-t-il. Enlevez, Clapeyron, enlevez!

—C'est celui de la Michu qu'il faut enlever, cria d'en bas Blondinette
Riche-en-Gueule.

—Qu'elle descende, nous nous en chargeons!

—On ne sait pas me faire respecter, riposta Mme Michu ivre de rage. Vous m'embêtez à la fin. Tenez, chipies, le voilà le ballon, et vous tas de mufles, voici le cas que je fais de votre fête.

Et avant qu'il eut été possible de prévoir ce qu'elle allait faire, elle se précipita sur le bord de l'estrade.

En ce moment, le soleil glissait sur l'horizon, et les bâtiments du
Bordj noyaient la foule dans leurs grandes ombres crues.