Mais l'estrade placée en face de l'échancrure des deux bastions qui flanquaient la porte principale restait en pleine lumière, et le buste impérial tout empourpré dans la flamboyante auréole de son étoile d'armures étincelant dans le bleu des étendards croisés, fut tout à coup salué par de frénétiques clameurs.
Était-ce bien l'image de César qu'on acclamait ainsi?
Au-dessous, juste au-dessous, les deux reines de la fête nageaient dans un limbe lumineux, mais tandis que les feux de l'Occident caressaient les blonds cheveux de la jeune femme, et semblaient entourer son visage d'une limbe virginale, ils éclairaient sur Mme Michu une toute autre face.
Dos tourné et corps courbé en deux, reprise subitement dans sa furie d'une habitude de sa jeunesse, elle étalait, à la foule interdite, ce que, dit-on, M. Thiers exposa un soir à ses amis entre deux chandelles.
Et dans les splendeurs du couchant, ces grasses chairs éblouissantes parurent pendant une seconde au milieu d'une poussière d'or.
Il y eut d'abord un silence de stupéfaction profonde, puis un formidable cri d'enthousiasme que couvrit presque aussitôt une terrible détonation.
L'aigle d'Austerlitz, maladroitement allumé, partait derrière l'estrade faisant crever le ballon. Et la foule bédouine, inconsciente de ce qui se passait et croyant assister au spectacle merveilleux promis, ivre d'allégresse et de gratitude pour le sultan des Francs qui leur offrait gratis un si réjouissant tableau, acclama les appas de Mme Michu: aux cris mille fois répétés de «Vive l'Empereur!» Et s'imaginant que l'autre belle dame était montée sur l'estrade pour donner le même spectacle, et s'indignant de la voir immobile, elle réclama énergiquement cette partie du programme: L'autre! l'autre! l'autre! A ton tour! à ton tour!
XVI
AU PAYS DU KIF
«Avez-vous jamais vu la long des murs du Céramique, lorsqu'ils sont frappés dans les premiers jours de l'année par les rayons du soleil qui régénère le monde, une longue suite d'hommes hâves, immobiles, aux joues creusées, aux regards éteints et stupides; les uns accroupis comme des brutes; les autres debout, mais appuyés contre des piliers, et fléchissant, à demi, sous le poids de leur corps exténué?»