Ces spectres qui s'agitent dans les pages fantastiques des contes de Charles Nodier, je les rencontrais chaque jour dans les rues de Constantine, mais ceux que je voyais marcher en trébuchant et enveloppés ainsi que des fiévreux tremblants de froid dans leurs burnous collés sur leurs membres osseux, n'étaient pas comme les hallucinés d'Athènes ou de Larisse des victimes imaginaires de la vengeance des sorcières de Thessalie, c'étaient des possédés heureux ou plutôt inconscients de leur abrutissement, des esclaves abandonnés de leur plein gré, à un maître plus puissant que tous les dieux de l'Olympe, et tous les génies de l'Orient, et toutes les fées de l'Occident, et tous les magiciens et toutes les sorcières, le roi Kif.

Longtemps, bien longtemps, je brûlais du désir de pénétrer dans les mystérieux domaines de ce souverain si séduisant qu'on se livre à lui corps et âme; mais il est fermé aux profanes et l'initiation ne peut se faire en un jour; aussi mes tentatives et mes efforts demeuraient sans résultat.

—C'est que tu n'as eu personne pour te servir de guide, me dit mon ami le Thaleb El Hadj Ali bou Nahr, homme savant et sage, ayant plus étudié dans le Livre de la vie, éternellement fermé aux sots, que dans les manuels de morale, épicurien-musulman, contempteur des préjugés et des imbéciles, autant qu'amateur de bons vins et de filles jolies.

Quelques jours après, par un soir pluvieux de janvier, comme je m'étais mis à l'abri sous l'auvent d'une boutique indigène de la rue des Mozabites, m'amusant au babil de deux jeunes négresses, en attendant la fin de l'averse, une voix grave s'éleva derrière moi.

—Eh! à quoi gaspilles-tu ton temps, mon fils. Des négresses, fi donc! Laisse ce fruit aux vieillards qui ont besoin de piment. Viens avec moi, je te montrerai mieux.

—Où vas-tu?

—La tristesse tombe avec la pluie et c'est aux gens d'esprit à se distinguer du vulgaire imbécile en ne se laissant influencer ni par les hommes, ni par les éléments. Je vais entreprendre un voyage au pays du Kif, et si tu veux me suivre je t'ouvrirai les portes du paradis.

—De Mahomet?

—Sans doute. C'est le seul séduisant et le seul mis à la portée de l'intelligence humaine, ce qui prouve combien Mohamed fils d'Abdallah, est supérieur à Jésus fils de Joseph. Marchons.

Nous descendîmes dans les bas quartiers où s'était encore conservé intact l'étrange et pittoresque cachet de la vieille cité numide en dépit de l'axiome de Théophile Gautier, que toute barbarie traquée par la civilisation se réfugie sur les sommets, et nous nous arrêtâmes dans une ruelle déserte en face d'une boutique ou mieux d'une niche de six à sept pieds carrés pratiquée dans l'enfoncement de la muraille d'une maison presque croulante. Elle était surhaussée d'environ un mètre au-dessus de la chaussée, et deux vénérables Bédoins crasseux, mais graves et impassibles comme des muets du sérail, assis sur un débris de natte d'alfa, jouaient majestueusement aux échecs. L'un d'eux évidemment le propriétaire, sourit noblement, posa la main sur son coeur, puis la tendit à chacun de nous pour nous aider à escalader l'énorme pierre formant degré, et nous pénétrâmes dans la boutique.