D'où sortaient-elles? Constantine envoyait-elle toutes ses danseuses de café maure? Le thaleb m'avait donc conduit au quartier-général des bayadères? Je me posais ces questions sentant croître en moi de nouvelles sensations de volupté et dans mon enthousiasme je secouais brutalement mon compagnon, indigné de le voir aspirer encore stupidement des bouffées imaginaires de sa pipe éteinte, l'air somnolent, les yeux mi-clos, en apparence indifférent à ce défilé de houris.

III

Près de la première danseuse, les nouvelles venues se groupèrent, et ondulant comme elle, comme elle s'agitant en saccades lascives, jouant des yeux, des hanches et du mouchoir, les lèvres entr'ouvertes laissant voir la ligne brillante et nacrée des dents, elles marquaient à coups de reins la mesure, tantôt lentement tantôt furieusement, selon les caprices de l'orchestre en délire.

Et je trouvais aussi un plaisir inexprimable à ces notes sauvages. C'était comme un fouillis de merveilleuses arabesques se détachant en relief, avec une intensité extraordinaire de tons et une incomparable richesse de couleurs, sur un fond de chaux-vive recouvrant les lézardes et les effritements d'une muraille lépreuse. Je nageais dans un océan de voluptés où plongeait à la fois tous mes sens secoués par un délicieux remous et voici que les danseuses, dans leurs gracieuses spirales, détachèrent l'une après l'autre toutes les parties de leur habillement. Ce fut d'abord le mouchoir rayé de soie et d'or qui tomba de la tête, puis la foutah zébrée se dénoua des hanches, les robes glissèrent des épaules et la chemise de gaze, un instant flottante, alla grossir le tas des étoffes bariolées, et les ballerines se mêlant, se croisant en ondulations et en torsions amoureuses, sans suspendre une seconde leur savante chorégraphie, s'offrirent nues comme un choeur de dryades.

Et faunes et satyres faisaient cercle, se groupaient, pantelants de désirs. Noyés dans l'extase, je n'avais pas remarqué que la salle, à notre entrée presque vide, s'emplissait de spectateurs. Sans doute ils venaient par le même chemin que nous, la petite boutique mystérieuse, mais on eût dit que les forêts enchantées de Thessalie en envoyant leurs essaims de nymphes, vomissaient leurs légions de déités hircines.

Sous le large manteau d'Orient, les loques des Bédouins, les oripeaux fastueux des Maures, le sac rayé des nègres, la longue chemise des gens du Souf; sous ces turbans et ces haïks éclatants de blancheur ou jaunis d'une crasse lustrale; ces vestes, ces gilets, ces pantalons soutachés, verts, bleus, oranges, écarlates; ces jambes bronzées et poilues, et ces bottes de maroquin brodé d'or; sous ce luxe comme sous ses haillons, de riches et de pauvres confondus et nivelés devant le même besoin humain, on sentait les ardents frissons du vieux bouc hébraïque auquel sacrifiaient les juives enfiévrées; l'hircus érotique de Virgile, fils des Grecs; l'idole vénérée de Mendès, fille des Babyloniens; la monture chère à Vénus; hircipes l'emblème du rut brutal qui a traversé les âges; l'antique et éternel Pan, dieu du monde!

Au rut, les faunes, les satyres et les boucs! Et comme le divin Appelle, ils se saoûlaient les yeux du spectacle de ces vingt Phrynées, plus nues et aussi belles que l'anadyomené lorsque l'artiste la contempla, déesse de beauté sortant des ondes bleues du golfe Salonique, car la blonde courtisane d'Athènes avait pour voile ses longs cheveux flottants, tandis que les noires tresses des bayadères algériennes tordues en une natte unique ne voilaient rien aux avides regards.

Comme j'étais venu surtout dans le but d'expérimenter sur moi-même, je cherchais à retenir ma raison qui échappait.

Le thaleb m'avait affirmé que dans l'ivresse produite par le kif on gardait, avec un effort de volonté, la conscience des choses, aussi faisais-je appel à toute mon énergie pour rassembler les lambeaux de mon intelligence qui craquait et se déchirait comme une toile trop tendue.

Ce que j'appréhendais surtout était de commettre quelque extravagance qui m'eût fait prendre en pitié par ces hommes, gardant sous le fouet de la passion un maintien impassible. Les yeux, il est vrai, lançaient des flammes, les visages se contractaient sous un rictus nerveux, et les poitrines haletaient, mais les corps demeuraient immobiles et majestueux. Moi, au contraire, je m'agitais, prêt à chaque seconde à tendre les bras pour les plonger dans ce fouillis de chairs en mouvement, se rapprochant si près de moi dans leur tournoiement fantastique que j'en sentais la chaleur.