Ce qui me frappait, c'est, d'une part, le sentiment de la folie s'emparant de mon cerveau, et, de l'autre, cette acuité de sens surprenante qui me faisait percevoir en les centuplant, comme pour la vue un microscope, l'exquise suavité des impressions. «Ces filles, me disais-je, sont de vulgaires coquines, des prostituées de bas lieu, probablement laides et sales; cet orchestre qui me ravit, un tintamarre incohérent; ces parfums qui m'enivrent, du musc puant et de l'encens grossier, et, sous l'influence du kif, je ne vois, n'entends, ne respire que suavités.»
Quoique dans un état absolument anormal, mes réflexions n'avaient donc rien de déraisonnable, et le seul léger désagrément que j'éprouvais c'est que, quand j'essayais d'analyser mes impressions et de les fixer dans ma cervelle, il me semblait qu'elle cédait comme de la cire molle sous l'empreinte.
Je n'avais pas non plus perdu la mémoire. Je me rappelais parfaitement avoir absorbé la fumée de six pipes, pourquoi et dans quelles conditions j'étais venu, et je constatai avec la plus grande surprise l'état de somnolence et d'hébétement de mon ami le thaleb qui, toujours le tuyau aux lèvres, continuait à paraître indifférent aux tableaux enchanteurs qui se déroulaient.
Quant à moi, rien ne m'échappait de cette féerie, rien ne diminuait la finesse exquise de mes perceptions physiques. On eût dit que mes sens avaient le don d'ubiquité, celui de l'ouïe comme les autres.
J'entendais distinctement chacune des notes bizarres des trois instruments et j'éprouvais à chacune un plaisir infini; j'entendais en même temps le pas cadencé et si léger des danseuses, leur respiration courte, le frottement de leurs hanches quand elles glissaient l'une contre l'autre, l'insaisissable frôlement des foulards qu'elles agitaient au-dessus de leur tête, les bras arrondis, montrant leurs aisselles soigneusement épilées, et je distinguais le bruit argentin des anneaux des poignets et des chevilles et celui plus doux encore de leurs colliers de séquins.
Et dans la rotation rapide, au milieu d'une buée roussâtre, dans le tourbillonnement de jambes, de bras, de gorges, de torses, de reins, passant en tournoyant pour disparaître et reparaître encore, mes yeux enflammés, et mes désirs, et mon coeur, et tout mon être s'attachèrent obstinément à un seul corps d'une beauté et d'une rigidité marmoréenne, celui d'Aicha, la première danseuse qui, subjuguée sans doute par l'attraction magnétique de ce milieu chargé d'étincelles, et m'ayant reconnu comme le seul étranger, et peut-être aussi le plus ardent et le plus jeune de ses admirateurs, n'adressa bientôt plus qu'à moi ses sourires et ses oeillades jusque-là distribués banalement à tous.
Elle affecta même de passer si près de moi, ralentissant sa fiévreuse spirale, que j'effleurais son corps de mes lèvres, et ne me maîtrisant plus, affolé et dompté, je l'attendis les mains ouvertes, et lorsqu'elle passa une fois encore, je la saisis à pleines poignées et la fit choir sur mes genoux… et s'ouvrit le septième ciel. _____
Je ne sais ce qui se passa autour de moi, si je fus l'objet des moqueries des Arabes, ni comment s'éteignirent les lumières, mais quelque chose de semblable à un coup de marteau sur le front m'arracha brusquement à mon excessif bonheur, et la voix un peu rauque d'Alibou-Nahr me cria:
—Eh! bien, es-tu content? Réveille-toi, réveille-toi!
Je soulevais péniblement ma tête, qui me semblait peser cent livres et promenais autour de moi un regard effaré.