Je cherchai vainement qui avait pu évoquer cette monstrueuse image, ignorant alors que les milieux déteignent sur les êtres et qu'avec l'air qu'on respire, on se sature de vices ou d'imbécillités.

Aussi bien peu font leur destinée, et l'homme, fétu de paille, est le jouet de cette brise aux mille caprices, qui s'appelle le hasard.

Sang, musc et haschich,[1] c'est-à-dire guerre, amour et rêve! dans ces buées capiteuses palpite encore, au fond de nos possessions algériennes, le coeur d'un peuple que notre civilisation étouffe et qui s'en va peu à peu, s'éloignant dans ses vices formidables et ses incomparables grandeurs.

Je veux essayer de le peindre, tel que je l'ai vu et coudoyé pendant dix ans, rêvant à ses côtés, parlant sa langue, vêtu de son burnous, mangeant à son plat de bois, montant ses chevaux, aimant ses filles, vivant de sa vie enfin, dans la montagne on dans la plaine, sous le gourbi du kabyle, la tente du bédoin, la maison du hadar et bien souvent sous le ciel étoilé.

[Note 1: C'est sous ce titre que ces études ont été publiées dans le Réveil.]

II

LES PREMIERS KROUMIRS

I

Il y a de cela bien des années, mais le souvenir en est encore vivant dans ma mémoire, car de là, peut-être, datent nos premières aventures avec les Kroumirs.

Nous occupions avec notre smala, le bordj d'El-Meridj, récemment bâti sur la frontière de Tunisie, à douze lieues au nord-est de Tebessa et à une portée de fusil d'un affluent de l'Oued Mellegue, l'Oued Hohrirh. Cette rivière, profondément encaissée dans un lit inégal, effrité, crayeux, bordé de lauriers roses, nous séparait de la grande plaine qui s'étend du Keff à Galah et où sont semés les douars tunisiens des Ouled Sebira et des Beni Merzem.