—Oui, répondit-elle tranquillement, celui qui s'en est servi a oublié de l'essuyer.
Elle prit un chiffon de laine, le passa lentement sur la lame qui y laissa une large maculature.
—C'est donc vrai? dis-je effaré, le ventre! le ventre!
Et mes yeux se portèrent sur un tas de débris sanglants, gisant à quelques pas de moi.
—Quoi? demanda-t-elle en suivant la direction de mon regard, ce n'est pas le ventre, c'est la peau et la tête. Le ventre, nous l'avons donné aux chiens.
Je me rappelai alors que Fathma avait fait égorger un mouton la veille et que j'avais offert mon flissa pour l'immolation. _____
Et après le repas homérique, gorgé de viande et de couscous et saoulé d'amour, j'avais reposé ma tête sur les genoux de Meryem. Elle s'amusait à me faire tirer des bouffées de son petit chibouk rouge, bourré de haschich et j'éprouvai un plaisir infini à sentir ma pensée s'en aller et se perdre avec la fumée bleuâtre, lorsque mes yeux noyés s'arrêtèrent sur la tête et la peau de la victime jetées dans un coin de la tente.
A la lueur du brasier qui s'éteignait lentement, cette peau retournée offrait une étrange ressemblance avec un ventre humain.
Plongé dans ce demi sommeil où s'ébauchent les hallucinations et flottent les spectres, mon cerveau obstrué par le trop plein de l'estomac avait élaboré le rêve où le haschich jette aux profanes ses sanglantes visions. _____
Je m'efforçai de rire de ma terreur, mais le rire se glaçait sur mes lèvres, au souvenir de ma pensée toute souillée de sang. Longtemps, dans la suite, je restai épouvanté de l'étrange frénésie qui s'était emparée de moi et de l'âpre volupté qui m'avait saisi, à plonger dans ses entrailles ouvertes, mon couteau d'assassin.