—Tu es jeune, dit-il, et tu ignores; mais il est des hommes de ma tribu dont la barbe n'est pas encore grise, qui ont vu les filles de leur mère servir de jouet aux soldats de ton pays. Le caïd Salah-ben-Omar, tout enfant, se souvient de ses soeurs, à peine plus âgées que lui, que les grandes capotes bleues éventrèrent après s'en être repues. Et si lui-même a échappé aux coups de baïonnette, c'est qu'il était si petit qu'on ne le trouva pas dans le fourré où il se blottissait. Il ne récrimine pas, la guerre est la guerre; mais va, va, quand les Bédouins saignent les autres, c'est que souvent on les a saignés. De quoi te plains-tu donc, quand on ne saigne pas les tiens?
VI
L'heure de la prière venait de s'écouler, les hommes des Beni-Rahan prosternés du côté de l'Orient, pendant que le disque radieux glissait derrière les hautes crêtes du Bou-Djaber se relevaient lentement et rentraient dans leurs maisons de poil. Çà et là des voix aigres grondaient furieusement, et par moments on entendait des accents impérieux ou graves: «Paix, femmes, paix!» Sous quelques tentes, on pleurait.
Puis, peu à peu, tomba le silence.
Des ombres grises glissèrent vers la tente du caïd; l'on y parlait à voix basse, tandis que, non loin de là, près du Dar-Diaf, des hommes étendaient symétriquement de grandes branches de lauriers, qu'ils taillaient et égalisaient à coups de serpette.
L'ombre s'étendit comme un crêpe; à tous les points de l'horizon brillèrent des feux, et bientôt sortirent des ténèbres les sinistres jappements des chacals, et, de tous les douars semés dans les profondeurs de la plaine, les aboiements des chiens répondirent.
Tout à coup, un frémissement courut le long de la corde où les juments des Beni-Rahan étaient entravées.
Elles levèrent brusquement la tête, humant les souffles qui passaient, et inquiètes, agitées comme sous les claquements du fouet, piétinant et flairant le sol, elles déchirèrent la nuit des saccades de leurs hennissements. En un instant, le douar fut debout.
—C'est lui! c'est lui! dit-on.
Et s'avançant, jusqu'au dehors de la ligne circulaire des tentes, faisant taire à coups de pierres et de bâton, les chiens, des hommes fouillèrent l'espace noir, écoutant. Quelques-uns s'allongèrent sur la terre, y appuyant leur oreille.