Il savait bien ce qu'il faisait, le vieux Aaroun; il savait qu'accompagné de sa fille, la double charge des fruits de son jardin disparaissait comme si un djin bienveillant l'eût touché de son pouce mettant à leur place des poignées de sordis, car il avait pour clients tous les spahis, tous les turkos, et les mokalis et tous les jeunes Maures de la ville.
Ses voisins riaient de lui, mais que lui importait; il savait aussi que, sous son oeil, la pucelle resterait intacte bien plus sûrement que s'il la laissait au gourbi, confiée à la surveillance distraite de ses belles-mères ou de ses grandes soeurs.
Autant que les vieillards des villes sont avides du fruit vert, les jouvenceaux de la montagne sont habiles à saisir la proie guettée.
Et tous la convoitaient, tandis qu'elle, embarrassée et honteuse, et comprenant déjà, se sentant brûlée par ces flammes ardées sur elle, cachait en rougissant son visage derrière un coin de son haïk.
Entre tous ces admirateurs, se rencontrait le chaouch Ali-ben-Saïd. _____
Malgré quarante ans sonnés au cadran de sa vie, il passait pour un des beaux cavaliers de la ville et un des plus rudes champions près des femmes, ce qui, joint à une conformité toute spéciale, l'avait fait surnommer Bou-Zeb, nom difficile à traduire en français.
Bref, il possédait les qualités qu'au temps du prophète Ezéchiel, Oolla et Oolibella, soeurs bibliques et vierges folles, exigeaient de leurs amants.
Coquet et beau parleur, il se distinguait par le luxe de son turban brodé de soie jaune, son gilet chamarré d'or et l'éclatante blancheur de son burnous; aussi Mauresques et Kabyles lui clignaient de l'oeil, et les femmes des Mercantis même, avouaient que pour un indigène, il n'était pas trop mal tourné, c'est-à-dire qu'elles le trouvaient charmant.
Il parlait, du reste, le français avec facilité, buvait de l'absinthe et du vin, et généralement tout ce qu'on voulait bien lui offrir, portait des chaussettes, se mouchait dans un foulard, fuyait la vermine et s'abstenait du rhamadan.
Il avait quelque argent et aurait pu vivre sans rien faire en ce pays où un douro quotidien constitue un large patrimoine; mais désireux de briller en ce monde et sachant que les femmes n'aiment rien tant que les glorieux, il s'était mis au service du Bureau arabe et portait avec orgueil, aux jours de solennité, le burnous bleu de chaouch.