Cela lui procurait le plaisir de s'entendre appeler Sidi (monseigneur) par ses coreligionnaires, et lui donnait le droit de les traiter de cocus et de pouilleux sans qu'ils osassent riposter.

Les Bédouins, qu'en sa qualité de Koulougli (fils de Turc), il méprisait profondément, lui rendaient in petto son mépris, et disaient en le voyant: «Fils d'Eblis le lapidé,» ou autrement «mauvais sujet,» ce dont il se souciait comme de la peau d'un juif, sachant bien que cette qualification ne déplaît jamais aux filles de Fathma pas plus qu'aux filles d'Eve.

Que ce sacripant devint féru d'amour pour la petite Zaïrah, rien d'extraordinaire, mais ce qui le parut tout à fait c'est que la petite Zaïrah sourit un jour, du haut de sa mule, à ce barbon de quarante ans.

Est-ce le burnous bleu du chaouch qui la séduisit? ou les vêtements soutachés du Maure? ou la réputation du surnommé Bou-Zeb était-elle arrivée au fond de son village kabyle? Le soir, derrière les cactiers du gourbi ou sous les guirlandes de vigne vierge, s'entretenait-elle avec ses petites camarades des exploits de ce dompteur?

Mais qui connaîtra jamais les secrètes pensées qui s'agitent dans la tête d'une vierge; les mystérieux désirs de son coeur troublé?

Ou bien, n'est-ce pas plutôt le vieux Aaroun qui, fatigué de garder une virginité gênante, ordonna à sa fille de sourire au reître qu'il savait pouvoir la payer le bon prix.

Quoi qu'il en fut, à partir de ce jour, la fillette aux yeux bleus ne reparut plus au Souk-el-Kemmis (marché du vendredi) et le bruit courut dans la ville qu'Ali-ben-Saïd avait député sa vieille mère aux Ouled-Aïdoun pour marchander la pucelle au père qui en voulait 200 douros. _____

L'azoudja[6], en effet, partie un matin au douar des Ouled-Aidoun, en était revenue le soir la bouche débordant de paroles enthousiastes.

[Note 6: Vieille.]

«Oh! la reine des roses! oh! la fleur de houri! oh! le bouton d'enchantement!»