Après une seconde tournée acceptée cette fois sans hésitation, deux d'entre elles se levèrent et, s'étant approchées du commandant du Bordj, lui baisèrent préalablement les mains et l'épaule droite et lui offrirent de donner le spectacle d'une danse arabe, offre qui fut acceptée avec enthousiasme, même par l'abbé Bidoux, qui avoua désirer depuis longtemps assister à cette sauvage folie.
En une seconde, toutes deux se dépouilleront de leur moulaïa et parurent vêtues de la simple komidja (chemise), qui, formée de deux pièces de coton attachées aux épaules par deux boucles de cuivre et retenues à la taille par un cordon de laine, ouverte par conséquent sur les côtés et ne dépassant pas le genou, laisse aux regards les moins discrets peu de chose à désirer.
Et se faisant face, roulant des yeux chargés de luxure, la bouche ouverte en un rire silencieux, elles se trémoussèrent pendant dix minutes sur leurs hanches charnues, jouant, en une pantomime naturaliste, l'éternel duo d'amour.
Les doigts enfiévrés des musiciennes frappant à grands coups les tarboukas ralentissaient ou précipitaient les saccades, tandis que les anneaux de cuivre de leur bras et de leurs chevilles s'entre-choquaient avec un tintement aigu de grelots.
Les officiers riaient; le petit sous-lieutenant ne cessait de se dandiner sur sa chaise, imitant, sans en avoir conscience, les mouvements des danseuses; l'inspecteur de colonisation, cou tendu et bouche béante, tenait des deux mains ses lunettes, de crainte qu'elles ne s'échappassent de son nez, et le curé, écarlate, la tête penchée sur son assiette et les mains jointes comme s'il marmottait des actions de grâces au ciel, n'osait regarder que du coin de l'oeil.
Enfin, tournoyant sur elles-mêmes, elles s'abattirent haletantes et demi-pâmées près de leurs compagnes qui, cessant le tam-tam, tendirent leurs verres qu'on s'empressa d'emplir.
Alors l'ivresse devint complète et le simoun amoureux les fouetta. Des odeurs hircines emplirent la salle dominant celle du musc, entrant dans les poitrines avec le vent de la plaine chargé de toutes les senteurs du soir comme cette brise de Baïa, si fatale à l'honneur des Romaines, qui mettait l'amour aux flancs des vierges et faisait fleurir deux fois l'an les rosiers de Poestum.
Pour tamiser les souffles du dehors, Fleury fit tendre des frechias aux fenêtres; mais l'air de la salle semblait saturé de cantharides, et les négresses allumées comme des torches de résine, l'oeil en feu et la lèvre sanglante, se dressèrent à la fois, et, levant à l'unisson la croupe, commencèrent, toutes les dix, une danse de chèvres en rut. _____
En bas, dans la cour du Bordj, un groupe de nègres attendait anxieux. C'étaient les époux et les frères qui, sombres et inquiets, l'oeil levé sur les fenêtres du Kébir, voyaient passer sur les épais rideaux les ombres fantastiques de leurs épouses et de leurs soeurs. Puis, subitement, les clartés s'éteignirent; on ne vit plus sur les frechias tendues que de vacillantes lueurs rouges et bleues, des lueurs de fournaise.
C'est que, là-haut, on allumait un second punch et le petit sous-lieutenant Lampinet était allé sournoisement et sans mot dire souffler les bougies. _____