Qu'on excuse ce petit prologue; j'avais hâte de dire ma pensée sur le singulier jury qui, par l'acquittement d'une épouse un peu vive et très myope, semble vouloir établir la loi de Lynch chez nous. Pour mon compte personnel, je ne m'y oppose pas, mais qu'on nous gratifie en même temps des libertés de l'Amérique.

J'arrive à mon histoire où il est question d'un mari trompé qui loi aussi s'est fait justice.

C'était la troisième fois qu'Ahmed-ben-Abderahman se voyait cocu et bien qu'il n'eût jamais été battu, il n'en était pas pour cela plus content.

Il était même fort en colère et l'avait du reste suffisamment prouvé. A sa première épouse infidèle il coupa nettement la tête avec un couteau bien trempé, selon la coutume immémoriale des maris musulmans, ce qui lui attira une mauvaise affaire dont, à grand'peine et grâce à la protection du général Desveaux, il sortit.

La deuxième, il l'étouffa à l'instar du Maure de Venise, après avoir cassé d'un coup de fusil le bras du lovelace, jeune officier du bureau arabe, qui s'en tira sans autre encombre. Cette fois, cependant, comme il y avait récidive il fut condamné à quelques années de transportation, par un jury composé de cocus, qui ne considérèrent pas que, s'il y avait récidive de meurtre, il y avait également récidive de malheur.

Revenu de Cayenne, vieilli, meurtri, mais ni repentant ni corrigé, il prit nouvelle épouse, ayant retrouvé les anciennes trop laides et trop usées. _____

J'avais beaucoup connu Sidi Ahmed-ben-Abderahman, au temps où il était caïd de Ouargla, et, plus d'une fois, j'eus l'occasion de lui rendre de petits services. Il ne les avait pas oubliés quand il me rencontra à Constantine, après ses infortunes. Il habitait, dans le voisinage de la grande mosquée Djema el Kebir, une belle maison mauresque, où il me fit souvent l'amitié de m'inviter à boire du café et manger du couscous. Homme doux, affable et généreux, il ne laissait rien paraître sur son front de ses malheurs et de ses rancunes. Grand seigneur arabe, de la puissante famille des Ouled Khelif, il possédait encore une fortune relativement considérable et entretenait à ses frais, comme les patriciens de Rome, une vingtaine de pauvres diables, gens de sa tribu. C'est ainsi qu'il éleva un jeune chamelier du Souf, en qui il reconnut de l'intelligence, lui fit donner l'instruction des thalebs et admettre comme suppléant à la chambre des Amins (tribunal de conciliation.) Ce jeune homme habitait sa maison, lui servait d'intendant et de secrétaire, et il en avait fait son ami. Deux conditions de plus qu'il n'est nécessaire pour que vous prévoyez le résultat.

Je dois ajouter, comme circonstance atténuante, qu'Amed-ben-Abderahman approchait de la soixantaine, ce qui est un bel âge pour un Bédouin ayant passé cinq années à Cayenne et dont la tête, comme celle du vieux cheik de la chanson,

Avait blanchi dans la guerre et les camps.

Mais, comme beaucoup de gens deviennent moins raisonnables à mesure que leur barbe grisonne et que la sagesse n'a rien de commun avec la couleur des cheveux, l'ancien caïd de Ouargla, que ses disgrâces conjugales n'avaient pas désillusionné de l'amour, prit pour épouse la divine Hadjira.