--Alors pourquoi n'es-tu pas aujourd'hui comme tous les jours?
--Il me semble que je suis comme tous les jours.
--Eh bien, il me semble le contraire; tu n'as pas mangé, et il y avait des moments où tu regardais dans le vide d'une façon qui en disait long. Quand, pendant vingt ans, on a vécu en face l'un de l'autre, on arrive à se connaître et les yeux apprennent à lire. En te regardant à table, ce soir, je retrouvais en toi la même expression inquiète que tu avais si souvent pendant les premières années de notre mariage, quand tu te débattais contre Sauval, sans savoir si le lendemain il ne t'étranglerait pas tout à fait.
--T'imagines-tu que je vais penser à Sauval, maintenant?
--Non; mais il n'en est pas moins vrai que j'ai revu en toi, aujourd'hui, l'expression angoissée que tu montrais quand tu te sentais perdu et que tu essayais de me cacher tes craintes. Voilà pourquoi je te demande ce que tu as.
Il ne pouvait pourtant pas répondre franchement.
--Si tu n'as pas mal vu, dit-il, c'est mon expression de physionomie qui a été trompeuse.
--Puisque tu ne veux pas répondre, c'est moi qui vais te dire d'où vient ton souci; nous verrons bien si tu te décideras à parler; tu es inquiet parce que tu reconnais que tes transformations ne donnent pas ce que tu attendais d'elles et que tu as peur de marcher à ta ruine. Il y a longtemps que je m'en doute. Est-ce vrai?
--Ah! cela non, par exemple.