Doucement il vint à elle, et, lui mettant la main sur l'épaule avec tendresse:

--Ne me suppose pas des intentions qui sont loin de ma pensée, dit-il; rien, je t'assure, ne peut m'être plus doux que ce que tu viens de m'apprendre, rien, rien.

En effet; plus d'une fois il avait vaguement entrevu un mariage entre Anie et Sixte comme la fin des angoisses au milieu desquelles il se débattait désespérément. Tout, de cette façon, était tranché pour le mieux: Anie ne perdait pas la fortune de son oncle, et, de son côté, Sixte héritait de son père; ainsi se conciliaient les droits de chacun; pas de luttes, pas de sacrifices ni d'un côté ni de l'autre; plus de doutes sur la validité du testament, pas plus que sur la filiation du capitaine: ce n'était ni comme fils, ni comme légataire qu'il jouissait de la fortune de Gaston, mais comme mari d'Anie; et, de son côté, ce n'était pas en qualité de nièce qu'elle gardait cette jouissance, mais comme femme du capitaine.

S'il ne s'était pas arrêté à cette idée lorsqu'elle avait traversé son esprit, s'il n'avait même pas voulu l'examiner lorsqu'elle lui revenait malgré ses efforts pour la chasser, c'est qu'il la considérait comme un misérable calcul, et la spéculation honteuse d'une conscience aux abois; n'était-ce pas vendre sa fille? et de sa vie, de son bonheur, payer leur repos à tous et la fortune? Mais, du moment que spontanément, et sans que ce fût un sacrifice pour elle, Anie préférait le capitaine au baron, la situation se retournait; à marier Anie et le capitaine il n'y avait plus ni calcul ni spéculation, on ne la vendait plus et, en même temps qu'on tranchait l'inextricable difficulté du testament, en même temps qu'on faisait un juste partage de la succession de Gaston entre ceux qui, à des titres divers, avaient des droits pour la recueillir, on assurait le bonheur de ceux qu'on mariait. Quel meilleur mari pouvait-on souhaiter pour Anie que ce beau garçon intelligent, franc, loyal, que cet officier distingué devant qui s'ouvrait le plus brillant avenir? Quelle femme pouvait-il trouver qui fût comparable à Anie? De là son élan de joie quand il avait entendu Anie venir au-devant du désir qu'il n'avait même pas osé former.

--Tu m'as parlé franchement, reprit-il, parce que le capitaine te plaît, et aussi parce que tu sais que, de ton côté, tu plais au capitaine.

--Mais je ne sais rien du tout! s'écria-t-elle en se retournant vers son père.

--Tu ne le sais pas, j'en suis certain; il ne te l'a pas dit, je le crois; mais cela n'empêche pas que tu n'en sois sûre; une jeune fille ne se trompe pas là-dessus; c'est là l'essentiel; le reste est de peu d'importance.

--Que veux-tu donc?

--Que tu épouses le capitaine, puisqu'il te plaît.

--Mais ce ne sont pas les jeunes filles qui épousent, on les épouse.