Sa femme le regarda avec un étonnement mêlé de colère.

--Tu vas pleurer ton frère, maintenant, dit-elle, un égoïste, avec qui tu es fâché depuis dix-huit ans et dont tu n'hérites pas.

--Il n'en est pas moins mon frère; dix-huit années de brouille n'effacent pas quarante ans d'amitié fraternelle.

--Elle a été jolie l'amitié fraternelle, qui nous a abandonnés le jour où nous avons eu besoin d'elle!

--Tu sais bien que Gaston était d'un caractère entier, qui ne pardonnait pas les torts qu'on avait envers lui.

--Ni surtout ceux qu'il avait envers les autres; ton frère a été indigne envers nous, et plus encore envers Anie qui, elle, ne lui avait rien fait; n'aurait-il pas dû lui laisser sa fortune?

--Sais-tu s'il ne la lui a pas laissée?

--Est-ce que Rébénacq ne te le dirait pas? notaire de ton frère, son ami, son conseil, il connaît ses affaires: s'il se tait sur elles, c'est que, de ce côté, il n'aurait que de tristes nouvelles à t'apprendre, c'est-à-dire l'existence d'un testament qui nous déshérite.

--Il fait faire les invitations en mon nom.

--Seraient-elles décentes au nom du bâtard de ton frère? Si nous ne sommes pas la famille pour l'héritage, on ne peut pas nous empêcher de l'être pour les invitations, et l'on se sert de nous; elles seraient vraiment jolies celles qui seraient faites de la part de M. Valentin Sixte, capitaine de dragons, fils naturel du défunt, et un fils naturel non reconnu encore. Si, avec ta tête toujours tournée à l'espérance et aux illusions, tu t'es imaginé que tu pouvais hériter de ton frère, parce qu'il était ton frère, tu t'es abusé une fois de plus: quand vous vous êtes fâchés, il t'a bien dit que tu n'aurais jamais rien de lui sois tranquille, il a tenu sa parole; et le notaire Rébénacq a aux mains un bon testament qui institue le capitaine Sixte légataire universel.