« Tes pressentiments ne te trompaient pas : devenu notre ennemi implacable, le tien, le mien, il a voulu se venger de toi, de moi ; aveuglé, entraîné, j'ai joué et j'ai perdu deux cent soixante-seize mille francs, en plus de ce que j'avais déjà perdu. En revenant, j'ai réfléchi ; j'ai vu la situation comme on voit dans la solitude et dans la nuit, d'une manière lucide, sans mensonge ; et de cette froide vision est résultée la décision qui fait l'objet de cette lettre — un adieu. Un adieu, ma belle et chère Anie. Oh ! si chère, si aimée ! plus que dans le bonheur encore, et que je vais quitter pour mourir. Mais ce n'est pas mourir qui m'effraie ; c'est briser notre vie amoureuse ; c'est ne plus voir Anie ; c'est aussi lui laisser le doute d'avoir été aimée comme elle le pensait. Comprendra-t-elle que je veux disparaître, parce que je l'aime plus que moi-même, et que je préfère — cherchant le meilleur pour elle — la savoir veuve, tragique, plutôt que femme amoindrie par un mari coupable ?
Je ne puis pas payer ma dette, et je ne veux plus rien demander à ton père que je ruinerais. Il n'y a donc qu'à m'arracher de toi, avec la pensée que je laisse presque intacte une fortune doublement tienne, qui te gardera indépendante et fière.
Comprends-tu que mon amour est tel que tu pouvais le désirer et que je ne t'abandonne pas ?
Dis-toi, au contraire, que c'est serré contre toi, mon âme mêlée à la tienne, que je me suis arrêté à la résolution de ne plus te voir, et de te laisser dans ta fleur de jeunesse et de beauté vivre sans moi.
Je n'ai songé qu'à ton repos, et j'ai dû oublier combien ont été courtes nos heures d'amour. J'ai dû oublier aussi qu'une femme adorée m'échappe dans la première émotion de notre existence fondue, et qu'ivre de toi, je me détourne de toi, vibrant, soudé de cœur et de chair, rêvant l'éternité de mon amour alors qu'il n'a plus de lendemain. »
X
Il avait écrit rapidement, sans hésiter ; sa lettre achevée il la relut, et alors il eut une minute d'anéantissement : comme il l'aimait ! et cependant, par sa faute, stupidement, follement, il la jetait dans le désespoir quand il n'avait qu'à laisser aller leur vie pour la rendre heureuse. Le misérable, l'insensé qu'il avait été !
L'indignation le tira de sa faiblesse ; abaissant ses deux mains dans lesquelles il avait enfoncé sa tête, il reprit sa lettre, la mit dans une enveloppe sur laquelle il écrivit le nom d'Anie, et la plaça sous la première feuille de son buvard.
Il n'avait pas encore fini : doucement, avec mille précautions il ouvrit un tiroir de son bureau fermé à clef, et, fouillant dedans sans froisser les papiers qui s'y trouvaient, il en tira le testament de Gaston de Saint-Christeau ; puis l'allumant à la bougie il le déposa dans la cheminée où il brûla avec une grande flamme qui éclaira tout son cabinet, du plancher au plafond.
Cette fois tout ce qu'il avait combiné était accompli ; maintenant il pouvait rejoindre sa femme quatre heures allaient sonner, il lui restait trois heures à vivre pour elle.