—J'ai dû me conformer aux désirs du préfet; le service qu'il m'a rendu, qu'il nous a rendu, était assez grand pour que je n'eusse qu'à accepter les conditions qu'il mettait à son concours.

Il fallait accepter cette explication ou se fâcher: Frédéric ne se fâcha point. Il avait mieux à faire, c'était d'amener Adeline à parler longuement de cet agent, afin de savoir au juste jusqu'où celui-ci avait été dans ses découvertes.

Mais Adeline avait tout dit, il ne put que se répéter.

Alors Frédéric expliqua son insistance; il voulait savoir; il cherchait à profiter des observations de cet agent, non pour le passé, mais pour l'avenir: il ne fallait pas que ce qui venait d'arriver pût se reproduire, non seulement avec les croupiers et les garçons de jeu, mais encore avec les grecs comme le prince de Heinick; la tricherie de celui-ci avait été si originale, si audacieuse qu'elle l'avait trompé; malgré les soupçons que cette sûreté de tirage et cette veine invraisemblable provoquaient, il n'avait pu la découvrir; mais dorénavant des précautions seraient prises qui empêcheraient toute fraude; on ne se servirait plus que de cartes unies et on taillerait avec trois jeux de couleurs différentes, blancs, roses, chamois, ce qui couperait radicalement le filage; tous les soirs, les cartes ayant servi seraient brûlées devant les joueurs; à la vérité, ce serait une perte de cinq ou six mille francs par an que produisait la revente de ces cartes, mais la sécurité absolue ne saurait se payer trop cher; d'ailleurs, cette leçon donnée aux autres cercles qui, malgré les prohibitions légales, vendent leurs cartes, serait productive: elle prouverait une fois de plus que, bien décidément, le Grand I était un cercle modèle.

Que le Grand I dût devenir, dans un temps donné, plus cercle modèle qu'il ne l'était déjà, cela ne pouvait pas changer les résolutions d'Adeline.

Depuis que le préfet lui avait dit: «On triche chez vous», il avait vécu sous le poids écrasant d'une obsession qui ne le lâchait ni jour ni nuit: il se voyait devant le tribunal obligé de répondre comme témoin aux questions du président, et d'écouter la tête basse ses admonestations; que de demandes mortifiantes pour son caractère, blessantes pour son honneur ne lui adresserait-on point?

Et tout en entendant les questions sévères ou bienveillantes du président, tout en voyant son sourire narquois ou dédaigneux, il se répétait les paroles du père Eck:

«Laissez ces gens-là à leurs plaisirs; ce n'est pas seulement pour la fortune que la famille est bonne.»

Alors, dans cette agitation tumultueuse, il avait fait un voeu comme le marin au milieu de la tempête: s'il échappait au danger qui le menaçait, il renoncerait à cette existence si peu faite pour lui, et, suivant le conseil du père Eck, il laisserait ces gens à leurs plaisirs, qui n'étaient pas du tout les siens.

Jamais il n'avait fait son examen de conscience avec cette anxiété et cette intensité de pensée: que lui avait-elle donné, cette existence qu'il n'avait acceptée qu'en vue de résultats que l'imagination lui montrait si superbes et que la réalité s'obstinait à tenir aussi éloignés qu'au premier jour? Quelles affaires bonnes pour ses intérêts personnels lui avait apportées cette présidence qui devait lui créer tant de relations utiles? Aucune. Si, laissant de côté son intérêt personnel, il ne prenait souci que de l'intérêt général, il était bien forcé de s'avouer aussi que cette fondation de son cercle, qui devait concourir au développement de la vie brillante à Paris, avait tout simplement concouru au développement du jeu: où étaient-ils, les commerçants que le cercle avait enrichis? Il ne les voyait pas; tandis qu'il ne voyait que trop bien ceux qu'il avait appauvris ou ruinés—lui tout le premier. Car le plus clair de cette misérable aventure, c'était sa dette à la caisse du cercle, les soixante mille francs qui, à cette heure, en formaient le chiffre.