Il mit ses journaux dans sa poche: puis il continua la lecture de son courrier, mais sans savoir ce qu'il lisait; quand il fut tant bien que mal arrivé au bout, il se leva et sortit: il avait besoin de réfléchir et de se reconnaître; surtout il avait besoin de n'être plus sous le regard de sa femme.
Machinalement il avait suivi la rue Saint-Etienne et, tournant à gauche au lieu de la continuer tout droit, il avait pris la vieille rue Saint-Auct, qui par une rude montée tortueuse escalade la colline au haut de laquelle commence la forêt de la Londe. Il allait lentement, les reins courbés, la tête basse, comme dans cette même côte son père le lui avait appris quand il était enfant, pour ne pas se mettre trop vite hors d'haleine, et de temps en temps, s'arrêtant, il se retournait et regardait en soufflant la ville à ses pieds. Puis il reprenait sa montée, distrait de ses réflexions par les bonjours qu'il avait à rendre aux femmes assises devant leurs portes et aux gamins qui le poursuivaient de leurs cris: «Bonjour monsieur Adeline; bonjour monsieur Adeline», fiers de parler à leur député.
Il arriva au Chêne de la Vierge, qui est le point dominant du plateau, et, n'ayant plus personne autour de lui, il s'assit, se répétant tout haut le mot que, depuis qu'il était sorti, il répétait tout bas:
—Que faire?
Devait-il laisser passer ces attaques? Devait-il leur répondre?
Mais la question ainsi posée l'était mal; il s'agissait en effet non de savoir s'il pouvait laisser passer ces attaques en les dédaignant, mais bien de trouver les moyens de se défendre contre elles, car, voulûtil faire le mort, ceux qui avaient commencé cette campagne dans les journaux ne s'en tiendraient pas là; le sommaire de l'étude sur le jeu le disait: «Mangeurs et Mangés»; ils allaient s'abattre sur lui; comment les repousser?
Et il avait pu croire que, parce qu'il avait quitté Paris pour Elbeuf, il allait trouver auprès des siens l'oubli et la tranquillité!
Ne serait-il donc qu'un objet de mépris pour cette ville, qui s'étalait sous lui, et où, jusqu'à ce jour, son nom n'avait été prononcé qu'avec respect. Qu'il remontât cette côte dans quelques jours, et personne ne se lèverait plus sur son passage; on détournerait la tête, et si les gamins lui faisaient encore cortège, ce ne serait plus pour lui crier: «Bonjour, monsieur Adeline.»
Et c'était avec un brouillard devant les yeux, le coeur serré, les nerfs crispés, l'esprit chancelant, qui il regardait ce panorama qu'il n'avait jamais vu qu'avec un sentiment d'orgueil, fier de son pays natal, comme il était fier de lui-même:—la ville avec sa confusion de maisons, de fabriques et de cheminées qui vomissaient des tourbillons de fumée noire, et son vague bourdonnement de ruche humaine, le ronflement de ses machines qui montaient jusqu'à lui; et au loin, se déroulant jusqu'à l'horizon bleu, la plaine enfermée dans la longue courbe de la Seine, avec son cadre vert formé par les masses sombres des forêts.
Il resta là longtemps, regardant alternativement autour de lui et en lui. Alors, peu à peu, tout son passé lui revint, d'autant plus amer à cette heure d'examen qu'il avait été plus doux pendant qu'il le vivait. En suivant des yeux l'agrandissement de sa ville, il se revit grandir d'année en année. Elle aussi, elle avait subi comme lui une crise et l'on avait pu croire qu'elle sombrerait; mais, tandis qu'elle semblait prête à se relever et à reprendre sa marche, il se voyait précipité, sans lutte, sans secours possible, dans une catastrophe qui devait l'écraser.