—Vous allez le voir. Si j'étais seul maître dans mon journal, j'empêcherais la publication de tout ce qui vous touche. Mais je ne puis l'être qu'en mettant mon rédacteur en chef à la porte, ce qui ne m'est possible que si vous m'accordez votre concours.

Rien n'était plus simple, plus honnête que le concours qu'il venait demander à Adeline,—de commerçant à commerçant, car il était commerçant avant tout, marchand d'éponges par vocation et journaliste seulement par occasion, parce qu'il avait eu la chance de rencontrer une affaire superbe qui devait lui donner une belle fortune en peu de temps: celle de l'Honnête Homme. Malheureusement, le rédacteur en chef à qui il avait confié son journal était un coquin dont il ne pouvait se débarrasser qu'en lui donnant quatre-vingt-sept mille francs, il ne les avait pas... en ce moment, et il venait les demander à Adeline, qui était intéressé plus que personne au renvoi de ce coquin. Mais cette demande, il ne la faisait pas sans offrir quelque chose en échange, c'est-à-dire une part de propriété dans l'Honnête Homme, qui était en train de prendre une place considérable dans le journalisme français—celle réservée à l'honnêteté impeccable, et fondée sur la reconnaissance publique. Il était évident qu'une campagne s'organisait en ce moment dans certains journaux contre le président du Grand I; en achetant un certain nombre d'actions de l'Honnête Homme avec l'argent qu'il avait gagné dans cette partie qu'on lui reprochait, c'est-à-dire avec de l'argent trouvé, Adeline obtenait des avantages importants: 1° il faisait disparaître la plus dangereuse des attaques qui se machinaient contre lui; 2° disposant d'un journal, il pouvait imposer silence à ses adversaires qui le redouteraient; 3° il employait son journal non seulement dans cette circonstance particulière, mais encore dans toutes celles où son ambition politique était en jeu; 4° enfin, il participait à la grosse fortune que l'Honnête Homme devait apporter à ses propriétaires dans un délai très court.

Arrivé à ce point de son discours, Lepargneux posa sa serviette sur une table et en tira différents papiers:

—Je ne vous vends pas chat en poche, dit-il du ton d'un camelot qui fait son boniment; ce que j'avance, je le prouve: voici des pièces authentiques qui vont vous renseigner sur la solidité de l'affaire, voyez, regardez.

C'était difficilement qu'Adeline s'était contenu jusque-là. Il se leva, mais, au lieu de venir à la table sur laquelle Lepargneux étalait ses pièces authentiques, il alla à la porte, et, la montrant par un geste énergique:

—Sortez! dit-il.

Un moment surpris, Lepargneux se remit vite:

—Vous n'avez donc pas compris, dit-il, que le portrait qu'on veut publier dans cette étude doit vous déshonorer, vous perdre à la Chambre et vous perdre ici, tuer le député, ruiner le commerçant, empêcher le mariage de votre fille, que je ne savais pas, mais que j'ai appris en vous attendant; je vous offre le moyen de vous sauver, et vous hésitez?

—Je n'hésite pas, je vous mets à la porte, dit Adeline d'une voix sourde, car il ne fallait pas que sa femme l'entendit.

—Vous n'y pensez pas. Voyons, monsieur, réfléchissez. Si vous n'avez pas les fonds en ce moment, nous prendrons des arrangements.