A la vérité, il y avait des heures où il se disait que ceux qui le connaissaient n'ajouteraient pas foi à ces accusations, et qu'à la Chambre pas plus qu'à Elbeuf il ne se trouverait personne pour croire qu'il avait pu tricher au jeu; mais tout le monde ne le connaissait pas, et d'ailleurs il y avait le gain des 87,000 francs qui, quoi qu'il fit, quoi qu'il dit, laisserait toujours dans les esprits, même de ceux qui lui seraient favorables, une mauvaise impression. Il les avait gagnés, ces 87,000 francs, cela était un fait certain, il les avait volés; comment faire croire qu'il n'était pas d'accord avec ceux qui lui avaient fourni les moyens de les gagner? Toutes les explications qu'il fournirait, si vraies qu'elles fussent, n'en seraient pas moins invraisemblables pour ses amis, et pour les indifférents absurde.
Cependant le temps de son congé touchait à sa fin, et il fallait qu'il rentrât à Paris; mais Paris maintenant était-il plus dangereux pour lui qu'Elbeuf où il avait cru trouver le repos et où il avait été si rudement poursuivi?
Il pouvait d'autant moins prolonger son absence qu'avec l'expiration de son congé coïncidait une élection pour lui d'une grande importance: celle du président du groupe de l'Industrie nationale; ses amis le portaient à cette présidence, son élection semblait assurée, il ne pouvait pas se dispenser de faire acte de présence.
Il partit donc en promettant à Berthe de revenir dans quelques jours et de reprendre auprès de la Maman ses instances qui, pour n'avoir pas encore abouti, ne devaient cependant pas être abandonnées.
Sans s'attendre à une rentrée triomphale à la Chambre, il s'imaginait que ses amis, qu'il n'avait pas vus depuis quinze jours, allaient lui faire un accueil affectueux,—celui auquel il était habitué. Au contraire, cet accueil fut manifestement glacial; on s'éloignait de lui; pour un peu on lui eût tourné le dos.
Comme il allait entrer dans le bureau où devait se faire l'élection, on lui remit une dépêche qu'il ouvrit: «Envoyons premier numéro de l'étude à Elbeuf, particulièrement et personnellement à M. Eck; il est temps encore.»
L'élection out lieu; trois voix seulement se portèrent sur lui; il ne s'était pas donné la sienne, croyant avoir l'unanimité.
—J'ai voté pour vous, lui dit Bunou-Bunou, mais que voulez-vous, ce qu'on raconte de l'Épire vous fait le plus grand mal.
Que racontait-on? Il n'osa le demander et sortit du Palais-Bourbon la tête perdue; il ne lui restait qu'à se jeter à l'eau; mort, on ne le poursuivrait plus; l'honneur et les siens seraient sauvés.
Traversant le pont, il descendit sur le quai pour prendre un bateau-omnibus; en route il lui serait facile de tomber dans la Seine par accident.