—Il est juif.
—Alors ne parlons plus de ce mariage; si Maman et toi vous lui êtes opposées, cela suffit, restons-en là.
—Tu le désires donc?
—Je n'en sais rien; mais franchement je ne peux pas le repousser par cela seul que Michel est juif; pour moi, un juif est un homme comme un autre, bon ou mauvais selon son caractère particulier, mais qui en sa qualité de juif est souvent plus intelligent, plus soucieux de plaire, plus aimable dans la vie, plus souple, plus prompt, plus commerçant dans les affaires que beaucoup d'autres; je ne peux donc partager ton préjugé.
—Il s'applique beaucoup plus aux siens qu'à lui-même, ce préjugé.
—C'est déjà quelque chose.
—Je trouve, comme toi, Michel un aimable garçon, et si je le voyais pour la première fois, si l'on m'énumérait les qualités que je lui reconnais volontiers, si l'on me disait qu'il désire épouser ma fille sans m'apprendre en même temps qu'il est juif, je serais toute disposée à le considérer comme un gendre possible... et peut-être même désirable. Mais il n'est pas seul, il a les siens autour de lui, il a sa grand-mère, et quand M. Eck m'a présenté sa demande, je t'avoue que je n'ai vu qu'une chose, la vie de Berthe dans la maison de cette vieille juive fanatique.
—Et pourquoi Berthe vivrait-elle dans la maison de madame Eck et sous la direction de celle-ci? Cela n'est pas du tout obligé, il me semble. D'ailleurs la vieille madame Eck mène une existence si retirée qu'elle ne doit pas être une gêne pour les siens. Je comprends que, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai, cette existence est bizarre; mais tu sais comme moi que ce n'est pas du tout celle de ses enfants, qui ont nos moeurs et nos habitudes ni plus ni moins que des chrétiens.
—Ainsi, tu veux ce mariage? dit madame Adeline avec un certain effroi.
—Je ne le veux pas plus que je ne le veux point: je ne lui suis pas hostile et trouve qu'il est faisable, voilà la vérité vraie. Il y a quelqu'un qu'il touche encore de plus près que nous; c'est Berthe; aussi, avant de dire: il se fera ou ne se fera point, je trouve que Berthe doit être consultée. Pour Maman, ce mariage serait l'abomination des abominations; pour toi qui es d'un autre âge et que la tolérance a pénétrée, il serait inquiétant, sans que tu pusses cependant le repousser par des raisons sérieuses et autrement que d'instinct, sans trop savoir pourquoi. Pour Berthe il peut être désirable. C'est à voir. Si elle l'acceptait, il y aurait là un affaiblissement de préjugé tout à fait curieux, mais qui, à vrai dire, ne m'étonnerait pas.