Madame Adeline avait ravivé le feu qui s'éteignait; elle fit asseoir son mari devant la cheminée, et s'assit elle-même à côté de lui.
—Ainsi tu veux consulter Berthe? demanda-t-elle.
—N'est-ce pas la première chose à faire? Je ne veux pas plus la marier malgré elle que je ne voudrais qu'elle se mariât malgré moi.
—Et ta mère?
—A Berthe d'abord. Si elle ne veut pas de Michel il est inutile de nous occuper de Maman; au contraire, si elle est disposée à accepter ce mariage, nous verrons alors ce qu'il y a à faire avec Maman... et avec toi.
—Oh! moi, je ne voudrai que ce que tu voudras et ce que voudra Berthe: il est évident que la répugnance avec laquelle j'ai accueilli la demande de M. Eck n'était pas raisonnée; je reconnais qu'aucun reproche ne peut être adressé à Michel et, s'il n'est pas le gendre que j'aurais été chercher, il est cependant un gendre que je ne repousserai pas; il n'y a donc pas à s'occuper de moi; mais ta mère? Tu interroges Berthe et elle te répond—je le suppose—qu'elle sera heureuse de devenir la femme de Michel. J'ai peine à croire que, jusqu'à présent, elle ait vu en lui un futur mari, et qu'elle se soit prise pour lui d'un sentiment tendre. Mais du jour où tu lui parles de ce mariage, ce sentiment peut naître et se développer vite, car je conviens sans mauvaise grâce que Michel est beau garçon, et qu'il sait mieux que personne être aimable quand il veut plaire. Alors qu'arrivera-t-il? Ou tu passes outre, et c'est le malheur de ta mère que nous faisons; à son âge, avec son despotisme d'idées, cela est bien grave, et la responsabilité est lourde pour nous. Ou tu subis le refus de ta mère, et alors nous faisons le malheur de Berthe, si ce sentiment est né.
—Je passerais outre, et j'ai la conviction que Maman, qui, comme toi, a été surprise, finirait par entendre raison.
Madame Adeline leva la main par un geste de doute: elle connaissait la Maman mieux que le fils ne connaissait sa mère, et savait par expérience qu'on ne lui faisait pas entendre raison.
—J'admets, dit-elle, que tu obtiennes le consentement de ta mère, mais tout n'est pas fini, il y a un empêchement à ce mariage qui vient de nous, de notre situation, et que ni l'un ni l'autre nous ne pouvons lever—c'est la dot. Pouvons-nous dire à M. Eck que nous marions notre fille sans la doter! Et pouvons-nous faire cet aveu, sans faire en même temps celui de notre détresse? Je ne veux pas revenir sur mon préjugé et dire que c'est parce que Michel est juif qu'il refusera une fille sans dot, alors surtout qu'il doit s'attendre à une certaine fortune escomptée vraisemblablement à l'avance. Mais il est commerçant, et trouveras-tu beaucoup de commerçants dans une situation égale à celle des Eck et Debs qui épouseront une fille pour ses beaux yeux? Nous pouvons donc en être pour la honte de notre confession, et Berthe pour l'humiliation d'un mariage manqué. Est-il sage de nous exposer à un pareil échec qui, se réalisant, aurait des conséquences désastreuses, non seulement pour Berthe, mais encore pour notre crédit. Réfléchis à cela.
Ces derniers mots étaient inutiles. A mesure que sa femme parlait et déduisait les raisons qui s'opposaient à ce mariage, Adeline, qui tout d'abord l'avait écoutée en la regardant, se penchait vers le feu, absorbé manifestement dans une méditation douloureuse.