—Tant d'années de travail, murmura-t-il, tant d'efforts, tant de luttes, de ta part tant de soins, tant de fatigues, tant d'énergie, pour en arriver là! Pauvre Berthe! Que ne t'ai-je écouté quand il en était temps encore!

Elle le regarda, tristement penché sur le feu qui éclairait sa tête grisonnante. Quels changements s'étaient faits en lui en ces derniers temps! Comme il avait vieilli vite, lui qui jusqu'à quarante ans était resté si jeune! Comme sur son visage au teint coloré les rides s'étaient profondément incrustées; ses yeux, autrefois doux et le plus souvent égayés par le sourire, avaient pris une expression de tristesse ou d'inquiétude.

—Si encore, dit-il en suivant sa pensée et en se parlant plus encore qu'il ne parlait à sa femme, on pouvait entrevoir quand cela finira et comment! J'ai été bien imprudent, bien coupable de ne pas t'écouter.

Madame Adeline n'était pas de ces femmes qui mettent la main sur la tête de leur mari lorsqu'il va se noyer: s'il s'attristait, elle l'égayait; s'il se décourageait, elle le réconfortait; de même que s'il s'emballait, elle l'enrayait.

—Je n'étais sensible qu'à l'intérêt immédiat, dit-elle, mais crois bien que j'ai compris toute la force des raisons qui t'ont retenu. A trente ans, ayant sa position à faire, on pouvait courir cette aventure, mais à ton âge et dans ta situation il était sage et naturel de ne pas oser la risquer. Ce n'est pas moi qui jamais te reprocherai de t'être abstenu.

—Tes reproches seraient moins durs que ceux que je m'adresse moi-même, car tu n'as vu que les raisons avouables qui m'ont retenu et tu ne sais pas, toi qui cependant me connais si bien, celles que j'appelais à mon aide quand je me sentais prêt à te céder. Un jour, il y a trois ans, c'est-à-dire à un moment où nous avions encore les moyens de transformer notre fabrication, j'étais décidé. J'avais tout pesé et en fin de compte j'étais arrivé à la conclusion évidente, claire comme le soleil, que c'était pour nous le salut. J'allais te l'écrire et j'avais déjà pris la plume, quand une dernière faiblesse, une sorte d'hypocrisie de conscience, m'arrêta. Au lieu de t'écrire à toi, ici à Elbeuf, j'écrivis à Roubaix, pour demander des renseignements sur le prix que nos concurrents payent le charbon, le gaz, le mètre courant de construction. La réponse m'arriva le surlendemain; le charbon que nous payons 240 francs le wagon, coûte là-bas 120 francs; le gaz, grâce aux primes de consommation, coûte 15 centimes le mètre cube; enfin la construction d'un bâtiment industriel revient à 22 francs le mètre superficiel; tu vois, sans qu'il soit besoin que je te le répète, tout ce que je me dis; et comme je ne cherchais qu'un prétexte et qu'une justification pour rester dans l'inertie, je ne t'écrivis point. Les choses continuèrent à aller pendant que je me répétais glorieusement les raisons qui me paralysaient, et elles finirent par nous amener au point où nous sommes arrivés.

Il se leva et se mit à marcher par la chambre à grands pas avec agitation:

—Heureux, s'écria-t-il, ceux qui ne voient qu'un côté des choses, ils peuvent se décider et agir, ils ont de l'initiative et de l'élan. Moi, je suis ce que l'on peut appeler un bon homme, je vous aime tendrement, toi et Berthe, je n'ai jamais voulu que votre bonheur, et je fais votre malheur. La faute en est-elle à mon caractère, à mon éducation? Est-ce le milieu dans lequel j'ai vécu pendant les belles années de ma vie, tranquille, heureux sans avoir à prendre des résolutions entraînant avec elles des responsabilités? toujours est-il que lorsque je suis en face d'un obstacle, j'y reste, comme si pendant que j'attends il allait disparaître lui-même, s'enfoncer ou s'envoler.

—Il n'y a que toi pour te plaindre d'avoir trop de conscience, dit-elle tendrement; tu es le meilleur des hommes.

—A quoi cette bonté a-t-elle servi? Qu'ai-je fait pour vous? Que je meure demain, quelle sera votre position? Celle que mes parents m'avaient faite, je ne vous la laisse pas. Tu aurais été seule, tu aurais été libre, tu l'aurais améliorée cette situation; moi, le meilleur des hommes, comme tu dis, je l'ai perdue, et aujourd'hui j'ai le chagrin de ne pas pouvoir marier notre fille comme j'aurais voulu. J'avais fait de si beaux rêves quand nous étions encore les Adeline d'autrefois! C'était à peine si par le monde je trouvais assez de maris pour faire mon choix. Et maintenant!