Berthe prit la main de son père et l'embrassant tendrement:
—Ce n'est pas au Thuit que je pense, c'est à toi.
Ils avaient quitté la grand'route pour prendre un chemin coupant à travers des sillons de blé qui, nouvellement ensemencés, commençaient à se couvrir d'une tendre verdure; à une courte distance sur la droite se détachait sur le fond sombre d'une futaie la façade blanche et rouge d'une grande maison: c'était le château du Thuit, qui, par la masse de sa construction en pierre et en brique, par ses hauts combles en ardoises, par ses cheminées élancées, écrasait les bâtiments de la ferme groupés à l'entour dans une belle cour du Roumois plantée de pommiers et de poiriers puissants comme des chênes.
—C'était bien vraiment en bon père de famille que je soignais tout cela! dit-il en promenant çà et là un regard attristé.
Ils entraient dans la cour, l'entretien en resta là. On avait vu la voiture venir de loin dans la plaine nue, et le fermier, sa femme et ses deux enfants étaient accourus pour recevoir leur maître.
Berthe, qui était la marraine de ces deux enfants, dont l'un avait quatre ans et l'autre cinq et qu'elle aimait comme des poupées, les prit par la main.
—Ils déjeuneront avec nous, dit-elle à la fermière, je leur apporte des gâteaux.
—Faut que je les débraude, dit la mère.
—Je les débrauderai moi-même, répondit Berthe, qui voulait bien parler normand avec les paysans.
En effet, avant le déjeuner, elle les débarbouilla à fond, les peigna, les attifa, et à table en plaça un à sa droite et l'autre à sa gauche, de façon à les bien surveiller—ce qui n'était pas inutile, car avec leur gourmandise naturelle que l'éducation n'avait point encore adoucie, ils voulaient commencer par les gâteaux.