—Toi?
—Non, toi.
—J'en arrive.
—Tu y retourneras, et dès demain matin; seulement cette fois tu pourras jouer du fafiot. Je vais te signer un chèque de cinquante mille francs; tu iras le toucher demain matin, à l'ouverture des bureaux, et aussitôt tu courras chez Adeline. Tu lui diras que tu as pensé à lui toute la nuit et que tu lui apportes les cinquante mille francs que tu lui as proposés, que c'est te fâcher de les refuser, enfin tout ce qui te passera par la tête.
—Il aura de la défiance.
—De quoi et pourquoi? tu ne lui as jamais rien demandé; quand plus tard il verra qu'on lui demande quelque chose, il sera si bien pris qu'il ne pourra plus se dépêtrer. Tu disais qu'il t'aurait fallu la musique des fafiots; tu l'auras; à toi d'en jouer de manière à réussir. Le moment est décisif, profitons-en. Jamais nous ne retrouverons un homme comme ce brave provincial qui, tout naïf qu'il soit, n'en a pas moins de l'influence à la Chambre et, ce qui vaut mieux, auprès des gens du gouvernement. Ce n'est pas à lui qu'on pourra répondre comme à ce pauvre Cheylus.
—Pourquoi diable l'as-tu pris, celui-là?
—On se sert de qui on peut; j'avais celui-là, je l'ai pris. Nous avons Adeline, ne le laissons pas nous échapper des mains. Où retrouver son pareil? Il n'entend rien au jeu; il ne connaît pas la vie parisienne, il n'a que des relations politiques; il a des amis à la Chambre; on le croit riche; tout le monde l'estime; il a de l'honorabilité à revendre et à couvrir dix mauvaises affaires, c'est une perle. Le hasard fait qu'il se trouve dans une position embarrassée, où nous pouvons l'aider. Prenons-le de force. Fais-moi un reçu de cinquante mille francs, je signe le chèque.
Il ne se montra pas offusqué de cette demande de reçu, et tout de suite il l'écrivit sur une petite table volante qu'elle lui apporta pour qu'il n'eût pas à se déranger.
—Maintenant, tu peux dormir tranquille, dit-elle, je me charge de te réveiller à temps.