En effet, le lendemain, elle le réveilla à huit heures, et, après s'être habillé, il partit pour aller toucher les 50,000 francs au Crédit lyonnais, où, depuis un certain temps déjà, ils attendaient l'occasion d'être employés.
Au bout de deux heures, il revint: sa physionomie toute différente de celle de la veille, disait qu'il avait réussi.
Elle lui prit les deux mains follement:
—Alors, nous pouvons danser le pas des fiançailles; nous le tenons.
Et elle l'entraîna.
III
Pour être risquée, la combinaison de Raphaëlle n'en était pas moins assez simple: Adeline, embarrassé dans ses affaires, aurait de la peine à rendre les cinquante mille francs, et alors on exploitait adroitement sa situation.
Mais pour que cette exploitation fût possible, il fallait qu'elle fût menée d'une main légère, sans quoi il regimberait, et, en voyant où on voulait le conduire, il se déroberait. Pour le prêt on avait pu le prendre de force; mais ce moyen aventureux, qui avait réussi une fois, échouerait infailliblement si on l'employait de nouveau: ce serait folie de vouloir encore jouer le même jeu; sans la faillite Bouteillier, qui lui avait forcé la main, elle n'eût assurément pas procédé de cette façon; cela n'était pas dans sa manière; quand elle avait réussi une affaire, ç'avait toujours été par la douceur, par l'enveloppement, en prenant son temps, ses précautions et ses distances, et ceux dont elle avait triomphé étaient plus forts que ce bon bourgeois. Il est vrai qu'alors elle opérait elle-même; tandis que maintenant elle était bien forcée de s'en remettre aux autres qui, eux, n'avaient point une main de femme: on serait vraiment bien venu de proposer à cet honnête provincial une association avec une ex-comédienne! Il fallait qu'elle se tînt dans la coulisse et que Frédéric seul parût en scène. Heureusement, elle pouvait lui faire répéter son rôle et au besoin le souffler; il était intelligent; ce qui valait mieux encore, il était féminin, félin; il irait.
Depuis que Frédéric lui avait mis en tête cette idée de fonder un cercle à Paris, ils n'avaient pas laissé passer un jour sans travailler à son organisation. L'appartement même où ils l'installeraient était choisi et dans des conditions à assurer le succès de l'entreprise, comme s'il s'agissait d'un restaurant ou d'un magasin quelconque: avenue de l'Opéra, en plein Paris, de façon qu'on n'eût que quelques pas à faire, lorsqu'on sortait le matin des grands cercles, pour venir y tenter sa dernière chance; superbe avec ses vingt fenêtres de façade au premier étage sur l'avenue; luxueux à éblouir un étranger, et en même temps assez sévère pour disposer à la confiance le naïf qui monterait son escalier sonore. Il importait de ne pas laisser échapper cette occasion unique, car, malgré son désir de louer à un cercle, c'est-à-dire à un locataire qui ne marchande pas, le propriétaire se lasserait d'attendre et de sacrifier à un avenir douteux un présent certain. Ils avaient bien essayé sur lui le système de la participation mis en oeuvre par eux avec tous ceux qui devaient prendre part à leur affaire: tapissiers, marchands de tableaux, cuisiniers, marchands de vins; c'est-à-dire qu'en plus de son loyer, il toucherait un tant pour cent sur les vertigineux bénéfices de la cagnotte; mais ce mirage irrésistible pour des fournisseurs plus ou moins gênés avait échoué avec ce bourgeois de Paris assez riche pour ne pas spéculer sur la chance et assez défiant pour n'avoir pas une foi aveugle dans la probité de ceux qui gardent les clefs de cette cagnotte.
Il fallait donc se hâter, ne pas perdre un jour, ne pas perdre une heure.