À une pareille confidence il n'y avait qu'une réponse possible: demander les notes de ces fournisseurs; ce fut ce que fit Léon.

Mais Louise refusa:

—Si monsieur croit que c'est pour en arriver à ce résultat que je lui ai raconté, bien malgré moi, ce qui se passe, il se trompe. Qu'est-ce que j'ai demandé à monsieur? que madame ne sache jamais que je lui ai parlé. Si monsieur payait lui-même les fournisseurs, madame comprendrait tout de suite le rôle que j'ai joué et dans sa colère elle me renverrait. Je ne veux pas de ça et voilà pourquoi, avant d'ouvrir la bouche, j'ai fait promettre à monsieur que madame ne saurait jamais rien de ce que je lui aurais raconté; monsieur a promis, je lui demande de tenir sa promesse, ce n'est pas pour madame que j'ai parlé, c'est pour monsieur, rien que pour lui, afin qu'il ne s'inquiète pas de ce qu'il peut remarquer d'étrange. Maintenant il est bien certain, que si monsieur pouvait débarrasser madame de tous ces ennuis, j'en serais heureuse, mais comment?

Léon n'avait aucune confiance en Louise: il la savait intelligente; il la voyait dévouée à Cara; mais, malgré tout, elle lui inspirait un sentiment de répulsion instinctive; il ne fut donc pas dupe de cette confidence.

—Voilà une fine mouche, se dit-il, qui trouve que je devrais payer les dettes de sa maîtresse et qui s'y prend adroitement pour m'amener à demander à Cara ce qu'elle doit. Tout cela est assez habile; mais elle me croit plus jeune que je ne suis.

Et il se décida à demander à Cara l'état de ses dettes, bien convaincu qu'elle le donnerait. Dans les confidences de Louise, il y avait un mot qui l'obligeait à intervenir: «Si elle voulait, elle n'aurait qu'un signe à faire pour que tout fût payé du jour au lendemain.» Si cela n'était pas complètement vrai, il suffisait que ce fût possible pour que Léon trouvât son honneur engagé à payer tout lui-même. Seulement il aurait mieux aimé qu'au lieu de lui faire ce signe plus ou moins adroitement déguisé, Cara s'adressât franchement à lui, cela eût été plus digne, plus conforme au caractère qu'il avait cru trouver en elle, qu'il avait été si heureux de trouver. L'intervention de Louise lui gâtait la Cara qui peu à peu s'était révélée à lui, et qui, justement par les qualités qu'il avait découvertes en elle, s'était emparée de son coeur d'une manière si forte et si profonde. Mais cette déception n'était pas telle qu'elle dût l'empêcher de s'acquitter de son devoir envers elle: il était son amant, son seul amant, elle avait des dettes, il devait les payer, cela était obligé.

Il le devait non-seulement pour lui, pour sa dignité et son honneur, mais il le devait encore pour le monde, c'est-à-dire pour sa réputation. Malgré son amour du tête-à-tête et de l'intimité, Cara n'avait pas rompu avec ses amis et ses connaissances: elle recevait quelques femmes, et un certain nombre d'hommes; les femmes, bien entendu, appartenaient à son monde, les hommes appartenaient à tous les mondes, au vrai comme au faux, au bon comme au mauvais. Les uns venaient chez elle par habitude, les autres parce qu'elle avait un nom, ceux-ci parce quelle était une femme désirable, ceux-là pour rien, pour aller quelque part où l'on s'amuse, où l'on est libre, et où de temps en temps on trouve un bon dîner. Pour tous il était l'amant en titre et si les huissiers saisissaient sa maîtresse, c'était exactement comme s'ils le saisissaient lui-même, avec cette circonstance aggravante qu'il la laissait aux prises avec eux, tandis qu'il n'y était pas lui-même.

Or, comme il avait cet amour-propre bourgeois de ne pas vouloir entretenir des relations avec messieurs les huissiers, il fallait qu'il payât tout ce que Cara devait; dans sa position cela serait peut-être assez difficile; car ce qu'il s'était réservé sur le prêt de Rouspineau était dépensé depuis longtemps, mais il aviserait, il trouverait, il ferait un nouvel emprunt à Rouspineau.

Il s'expliqua donc avec Cara, bien entendu en respectant l'engagement pris avec Louise; il avait trouvé dans l'antichambre un monsieur qui avait la tournure d'un huissier et il désirait savoir ce que cet huissier venait faire.

Cara, qui ne se troublait pas facilement, avait rougi en entendant cette question nettement posée, elle avait voulu se lancer dans de longues explications; mais s'étant coupée deux ou trois fois sans pouvoir se reprendre, elle avait été obligée à la fin, et à sa grande confusion, d'avouer qu'il y avait en effet un huissier qui la poursuivait.