XI
Carbans n'était pas le seul créancier de Cara: Léon ne fut pas longtemps sans découvrir cette fâcheuse vérité.
Bien entendu, ce ne fut pas Cara qui le lui apprit: elle s'était expliqué une bonne fois avec lui à propos de ses affaires, et elle n'était pas femme à revenir sur ce qu'elle avait dit; elle ne voulait pas qu'il y eût de questions d'argent entre eux, cela avait été nettement formulé; elle lui avait seulement montré les valeurs dont se composait son avoir; mais en agissant ainsi elle n'avait eu qu'un but, se renseigner sur ces valeurs et, lui demander conseil; Léon, qui n'était pas lui-même bien au courant des choses financières, avait dû interroger quelques personnes compétentes, et il avait eu le très-vif chagrin de venir dire à sa maîtresse que ce qu'elle considérait comme une fortune n'était qu'un ensemble de titres dépréciés et qui pour la plupart même n'étaient pas réalisables.
Cara avait reçu cette mauvaise nouvelle sans en être trop vivement affectée, et cela non pas parce qu'elle l'attendait (elle était loin d'avoir une pareille pensée), mais parce qu'elle savait par expérience que des valeurs déclarés mauvaises par des gens de Bourse peuvent devenir, à un moment donné, une source de fortune: il n'y a pas de femme dans le monde auquel appartenait Cara qui ne connaisse l'histoire de ce prince qui fit cadeau à une de ses maîtresse de quelques titres de propriété sur lesquels les juifs de son royaume ne voulaient rien prêter, et qui, du jour au lendemain, quand on commença à exploiter les sources de pétrole, valurent plusieurs millions; aussi toutes croient-elles volontiers que des actions qui ne sont pas cotées cinq francs à la Bourse rapporteront dans un avenir prochain plusieurs centaines de mille francs de rente: ce sont leurs billets de loterie, et elles y tiennent.
Ce fut par Louise que Léon connut la situation vraie de Cara: interrogée par lui, la fidèle femme de chambre commença par se défendre de parler, mais elle finit par tout dire:
—Je vois bien que monsieur a remarqué l'inquiétude de madame, et qu'il a vu aussi combien nous sommes toutes tourmentées dans la maison; je ne veux pas que cette inquiétude et nos airs mystérieux lui fassent supposer des choses qui ne sont pas. Cela rendrait monsieur malheureux, et, si monsieur était malheureux, cela ferait le chagrin de madame. C'est là ce qui me décide à parler. Seulement, monsieur voudra bien me promettre à l'avance que madame ne saura jamais ce que je lui ai raconté et que c'est moi qui l'ai averti.
—Parlez.
—Eh bien, madame va être saisie et vendue.
Léon respira; ce n'était pas cela qu'il craignait après ces savantes recommandations: pour lui, les blessures faites par les huissiers n'étaient pas graves, et leur guérison était facile.
—Il faut que vous sachiez, continua Louise, que ce misérable M. Ackar, en qui madame avait toute confiance, s'est fait remettre les valeurs de madame; il les a vendues ou échangées et a remplacé celles qui lui avaient été confiées par d'autres qui ont tellement baissé que les vendre maintenant serait une ruine. Madame était loin de se douter de cette infamie, et, quand elle a eu besoin de payer Carbans, elle a découvert la vérité ou tout au moins une partie de la vérité, car à ce moment il y avait une certaine quantité de ces valeurs qui, étant dépréciées, devaient, dit-on, remonter un jour. Elle a cru à cette hausse, et elle a compté dessus pour payer ses dépenses. Ce n'est pas la hausse qui est venue, c'est une nouvelle baisse, et, comme madame n'a pas diminué ses dépenses, elle est poursuivie aujourd'hui par tous ses fournisseurs: le costumier, la modiste, le marchand de fourrages, le boucher, l'épicier, même le boulanger; c'est à en perdre la tête. Si elle voulait que tout cela fût payé du jour au lendemain, rien ne serait plus facile, elle n'aurait qu'un mot à dire, qu'un signe de tête à faire, il y a assez de gens, Dieu merci, qui seraient heureux de se ruiner pour elle; mais elle ne dira pas ce mot et elle ne fera pas ce signe, elle aime trop monsieur.