Byasson demeurait rue Neuve-Saint-Augustin, il ne leur fallut que peu de temps pour arriver chez lui. En chemin, ils ne s'entretinrent que de choses insignifiantes, et plus d'une fois Léon laissa tomber la conversation comme un homme qui suit sa propre pensée: le quart d'heure qu'il avait employé à se préparer, selon son expression, l'avait singulièrement assombri, et il n'y avait pas de doute qu'avant de le laisser sortir, Cara l'avait stylé. Ce n'était donc plus seulement contre lui que Byasson allait avoir à lutter; ce serait encore contre elle; mais, si formelles que pussent être les promesses qu'elle avait exigées de son amant, mieux valait encore engager la lutte dans ces conditions défavorables que de l'avoir elle-même derrière soi, invisible, mais menaçante et prête à paraître au moment décisif.
Au lieu de recevoir Léon dans son bureau, comme d'ordinaire, Byasson le fit monter à sa chambre, où il était sûr que personne ne pourrait venir les déranger et où il n'y avait pas d'oreilles indiscrètes à craindre. Mais si cette chambre était un lieu sûr, elle était en même temps un lieu encombré et si plein de toutes sortes de choses placées çà et là avec un beau désordre qu'il fallut un moment assez long et pas mal de travail avant de pouvoir trouver deux siéges pour s'asseoir. Sur le canapé était un tableau tout nouvellement acheté et auquel il ne fallait pas toucher, car il n'était pas encore sec; les chaises étaient prises, celle-ci par un vase en bronze, celle-là par un ivoire, une autre par un tas de gravures; sur un fauteuil étaient de vieilles faïences, et debout dans les coins ou contre les meubles se dressaient en rouleau des tapis et des étoffes qui attendaient là depuis longtemps le moment où le maître s'étant décidé à faire construire la maison de campagne dont depuis quinze ans il portait et agitait le plan toujours nouveau, toujours changeant dans sa tête, on les emploierait enfin à l'usage pour lequel ils avaient été successivement achetés au hasard des occasions.
—Tu comprends bien, n'est-ce pas, mon cher enfant, dit Byasson, quelle est ma situation? Je suis le plus vieil ami de ton père et de ta mère, le plus intime; je suis le tien; je t'aime comme si tu étais mon fils, moi qui n'ai pas d'enfants et qui n'en aurai jamais d'autres que ceux dont tu me feras un jour le parrain. Tu dois trouver tout naturel et légitime que je me jette entre tes parents et toi au moment où vous allez vous séparer. Et que produira cette séparation? votre malheur, votre désespoir à tous. Je me trompe, elle fera le bonheur de quelqu'un; mais ce quelqu'un mérite-t-il que tu lui sacrifies et ta famille, et ton avenir, et ton honneur?
—Celle dont vous parlez sans la connaître m'aime et je l'aime.
—Sans la connaître! Mais je la connais comme tout Paris; sa notoriété est, par malheur, assez grande pour qu'on puisse parler d'elle avec la certitude que ce qu'on dira sera au besoin confirmé par vingt, par cent témoins qui viendront déposer dans leur propre cause. Je ne veux ni te peiner ni te blesser, mais il faut bien cependant que je te dise ce que j'ai sur le coeur, et tu dois sentir que ce n'est pas ma faute si mes paroles ne sont pas l'éloge de celle que tu crois aimer. Quelle est cette femme que tu préfères à ton père, à ta mère, à la famille, à la fortune, à l'honneur, et auprès de qui tu veux vivre misérablement dans une condition honteuse, dans une situation fausse qui n'a pas d'issue possible? Qu'a-t-elle pour elle qui excuse ta folie?
—Je l'aime.
—A-t-elle un grand talent? A-t-elle un grand nom? A-t-elle seulement la jeunesse ou la passion, ce qui explique, ce qui excuse toutes les folies? Tu sacrifies tout et tu te donnes à elle; pour combien de temps? Je veux dire combien de temps encore pourras-tu l'aimer: la vieillesse et une vieillesse rapide ne doit-elle pas vous séparer dans un avenir prochain? Tu sais comme moi, tu sais mieux que moi, quel est son âge. Elle pourrait être ta mère; ce n'est pas à toi qu'il faut le dire, toi qui l'as vue sous la cruelle lumière du matin, si terrible pour une femme de son âge.
Léon, blessé par ces paroles, ne pouvait guère s'en fâcher, il voulut essayer de sourire:
—Vous qui aimez tant les choses d'art, réfléchissez donc un peu, dit-il, à l'âge qu'avait Diane de Poitiers quand Jean Goujon la représenta nue.
—Quelle niaiserie!