—Cinquante ans, n'est-ce pas, et elle était adorée par son amant, qui en avait vingt-huit ou vingt-neuf; Hortense n'a pas cinquante ans, elle n'en a pas quarante, pour moi elle n'en a pas trente.

—Elle en aura soixante le jour où tombera le bandeau qu'elle t'a mis sur les yeux. Et que faut-il pour que cela arrive? un mot que tu entendras, la satiété peut-être, mieux que cela, la voix de ta dignité et de ta conscience qui te fera comprendre que cette femme ne te tient que par ce qu'il y a de mauvais en toi, et qui te fera sentir qu'elle n'a jamais éveillé en ton coeur rien de bon, rien de noble, rien de grand, rien de ce qui est la conséquence ordinaire de l'amour lorsqu'il existe entre deux êtres dignes l'un de l'autre. Me diras-tu qu'elle est digne de toi, toi que j'ai connu honnête, tendre, bon, généreux, toi qui portes écrites sur ton visage toutes les qualités qui sont dans ton coeur?

—Je vous dirai que vous parlez d'une femme que vous ne connaissez pas.

—Oui, mais tu ne me diras pas que tu as été séduit et entraîné par ces qualités qui, étant aussi en elle, se sont mariées aux tiennes. Tu as été séduit par ses défauts, par ses vices, par son savoir de vieille femme, qui depuis vingt-cinq ans a étudié, pratiqué, expérimenté sur le sujet vivant, dont elle fait rapidement un cadavre, toute les roueries de la passion qu'elle peut jouer, j'en suis convaincu, avec un art incomparable. Je les connais, ces habiletés de vieilles femmes qui se font les mères en même temps que les maîtresses de leurs jeunes amants, leur préparant d'une main expérimentée la cantharide ou le haschisch et de l'autre les enveloppant de flanelle. Voilà ce qui m'épouvante pour toi et me fait te tenir ce discours, que je t'épargnerais comme je me l'épargnerais moi-même, si, au lieu d'être aux mains de cette femme, tu aimais la première venue; une jeune fille, n'importe qui, la fille de ton concierge, dont le coeur ne serait pas pourri et gangrené.

—C'était à mon père qu'il fallait l'adresser, ce discours, quand j'aimais Madeleine.

—Je l'ai fait.

—Et vous n'avez point été écouté, pas plus que je ne l'ai été moi-même; vous voyez donc bien que ce n'est pas seulement leur caisse que mon père et ma mère veulent mettre à l'abri de mes prodigalités, c'est encore mon coeur qu'ils veulent protéger contre mes égarements, c'est ma vie qu'ils veulent prendre pour la diriger au gré de leurs idées, de leurs intérêts, de leur sagesse. Eh bien, je me suis révolté, et puisqu'on m'avait empêché de prendre pour femme, une jeune fille digne entre toutes de respect et d'amour, auprès de laquelle j'aurais vécu heureux dans ma famille, tranquillement, sans autres émotions que celles du bonheur et de la paix, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, celle que j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine, mais pour me consoler. Et pour cela, j'en conviens, il fallait en effet que son art fût grand, très-grand. Mais pour tout le reste, ne croyez rien de ce que vous venez de dire, rayez la cantharide et la flanelle, ce n'est pas par là qu'Hortense me tient comme vous le pensez. Vous avez beaucoup trop d'imagination, et cette imagination n'est plus jeune, ce qui fait qu'elle va chercher de savantes complications là où les choses sont bien simples. Quand j'ai fait la connaissance d'Hortense, j'ai obéi à un caprice: elle me plaisait, voilà tout. Mais bientôt j'ai appris à la connaître, et j'ai vu qu'elle valait mieux, beaucoup mieux qu'un caprice. Aujourd'hui je l'aime et je suis heureux d'être aimé par elle. C'est là ce que vous appelez de la folie. Peut-être au point de vue de la raison pure, est-ce en effet de la folie, mais j'ai le malheur d'être ainsi fait que je préfère la folie qui me donne le bonheur à la sagesse qui ne me donnerait que l'ennui.

—Mais, malheureux enfant....

—Tout ce que vous pourrez me dire, croyez bien que je me le suis déjà dit: je gaspille ma jeunesse, je compromets mon avenir, je m'expose à être jugé sévèrement par ceux qui s'appellent les honnêtes gens, cela est vrai, je le sais, je le crois; mais j'aime, je suis aimé, je vis, je me sens vivre. Ah! je vous trouve tous superbes avec vos sages paroles: cette jeune fille que tu aimes n'a pas de fortune, il n'est pas sage de l'aimer, oublie-la, la sagesse c'est d'aimer une femme riche et bien posée dans le monde; cette autre que tu aimes n'est pas digne non plus de ton amour, il n'est donc pas sage de l'aimer; nous qui ne la connaissons pas, nous la connaissons mieux que toi. Eh bien, je l'aime, et rien ne me séparera d'elle. Quand ma famille me repoussait et me déshonorait, où ai-je trouvé de l'affection et de l'appui, si ce n'est près d'elle? Quand je suis sorti de l'audience, où sur la demande de mon père et de ma mère ... de ma mère, Byasson, on venait de faire de moi une sorte de chose inerte, quels bras se sont ouverts pour me recevoir? les siens. Et vous voulez que maintenant je me sépare de cette femme qui m'a consolé dans le malheur, qui par tendresse pour moi s'est ruinée, pour rester ma maîtresse, quand vous qui êtes riche vous m'avez déshonoré de peur que la centième, la millième partie peut-être de votre fortune soit compromise. Eh bien, non, je ne la quitterai pas; non, je ne l'abandonnerai pas, car ce serait une lâcheté et une infamie dont je ne me rendrai pas coupable. Ma folie raisonne, vous voyez bien, elle est donc incurable.

—Que tu penses à elle, je le comprends, mais ne penseras-tu pas à ton père, ne penseras-tu pas à ta mère?