—Et vous payez tout de suite aussi?
—Nous ne sommes pas précisément pressés, mais je vous ferai remarquer qu'entre vos mains la valeur que vous avez se déprécie.
—Ce n'est pas mon opinion; elle gagne, au contraire, puisque chaque jour qui s'écoule, étant un jour de vie, rend plus prochaine la réalisation de mes espérances.
—Enfin c'est à vous de faire votre prix, et non à moi.
—J'avoue que vous me prenez au dépourvu, car il me faudrait une table de probabilités pour la mortalité, comme en ont les compagnies d'assurances, et je n'ai pas cette table; en réalité votre question se résume à ceci: combien l'un ou l'autre de M. ou de madame Haupois-Daguillon ont-ils encore de temps à vivre; et franchement je n'en sais rien; vous êtes mieux que moi renseigné à ce sujet; ont-ils des infirmités, suivent-ils un bon régime, le coeur est-il solide, les poumons fonctionnent-ils bien? Je ne sais pas; il y aurait vraiment loyauté à vous de me renseigner. Vivront-ils longtemps encore? Mourront-ils bientôt? Faites-moi une offre raisonnable; nous discuterons, et j'espère que nous nous entendrons, si, comme j'ai tout lieu de le supposer, vous êtes un homme pratique.
Byasson avait cru que sur le terrain commercial il aurait meilleur marché de Cara, il vit qu'il s'était trompé, et il resta un moment sans répondre.
—Alors, vous ne voulez pas jouer cartes sur table? dit-elle, en continuant; je croyais que vous me l'aviez proposé, mettons que je me suis trompée. C'est donc à moi de faire mon compte. Je vais essayer. Quand j'ai connu votre ami, j'avais un mobilier qui valait plus de 600,000 fr. Votre ami s'étant trouvé dans une mauvaise situation, j'ai dû pour lui venir en aide, vendre ce mobilier. Vous savez ce qu'est une vente forcée. De ce qui valait 600,000 fr., j'ai tiré 300,000 fr. environ. C'est donc 300,000 fr. que votre ami me doit de ce chef. De plus je lui ai prêté 100,000 fr. De plus encore, j'ai fait pour son compte diverses dépenses, dont je puis fournir état, s'élevant à environ 100,000 fr. Cela nous donne un total de 500,000 francs dont je suis créancière et sur lesquels il n'y a pas un sou à diminuer. Maintenant, à ces 500,000 francs il faut ajouter ce qui m'est nécessaire pour vivre honnêtement en veuve de Léon, et je ne pense pas que vous trouverez que ma demande est exagérée si je la porte à 25,000 francs de rente, c'est à dire un capital de 500,000 francs. En tout, et répondant à votre question, je vous dis que pour moi votre ami Léon vaut un million, si je vends tout de suite et comptant, deux si je vends à terme. Qu'est-ce que vous offrez?
Quand on est né sur les bords du gave d'Oleron, on n'a pas beaucoup de flegme; Byasson fit un saut sur sa chaise:
—Vous vous imaginez donc que Léon vous aimera toujours? s'écria-t-il.
—Aimer! dit-elle en souriant, je croyais que notre parlions le langage des affaires, au moins vous m'aviez dit que telle était votre intention; est-ce qu'avec une femme comme moi un homme tel que vous peut employer un autre langage?