—Mais....

—Vous voulez maintenant que nous parlions sentiment; très-volontiers, et à vrai dire cela m'agrée: le sentiment, mais c'est notre fort à nous autres. Vous venez de me demander superbement si je m'imaginais que Léon m'aimerait toujours. Je ne peux pas répondre à cela, car toujours, c'est bien long. Seulement ce que je peux vous dire c'est que quand je voudrai Léon m'épousera. À combien estimez-vous la fortune de M. et de madame Haupois-Daguillon? Dix millions, n'est-ce pas? Ils ont deux enfants; la part d'héritage de Léon sera donc de cinq millions. Or, c'est cinq millions que j'abandonne pour un million. C'est-à-dire que si j'étais une femme d'argent et rien que cela, je ferais un marché de dupe. Mais si je ne suis pas une honnête femme selon vos idées, je suis une femme d'honneur, et puisque nous parlons maintenant sentiment j'ai le droit de dire que j'ai le sentiment de la famille. Voilà pourquoi je n'ai pas voulu jusqu'à ce jour que Léon m'épouse. Mais vous comprendrez qu'après cette entrevue, je n'aurais plus les mêmes scrupules si vous, mandataire de cette famille que je voulais ménager, vous repoussiez l'arrangement que je n'ai pas été vous proposer, mais que, sur votre demande, je veux bien accepter. Et n'imaginez pas qu'en parlant ainsi je me vante et j'exagère mon pouvoir sur Léon: quand je le voudrai j'en ferai mon mari, et vous devez sentir qu'il faut que je sois bien sûre de ma force, puisqu'à l'avance et sans craindre que vous puissiez m'opposer une résistance efficace, je vous dis ce que je ferai si nous ne nous mettons pas d'accord sur notre chiffre. Vous connaissez Léon, son caractère, sa nature; c'est un garçon au coeur tendre et à l'âme sensible. Quand ces gens-là aiment, ils aiment bien, et vous savez qu'il m'aime, car s'il ne m'aimait pas il serait rentré dans sa famille, lui qui est la bonté même, pour ne pas désoler sa mère et son père. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Parce qu'il ne peut pas se détacher de moi, attendu que je le tiens par le sentiment aussi bien que par toutes les fibres de son être; en un mot, parce que je lui suis indispensable. Ah! c'est dommage que vous ne l'ayez pas marié jeune; comme il eût aimé sa femme! il a tout ce qu'il faut pour le mariage; la tendresse, la douceur, l'amour du foyer et aussi la fidélité: il y a des hommes ainsi faits qui n'aiment qu'une femme; tout d'abord ils l'aiment un peu, puis beaucoup, puis passionnément comme dans le jeu des marguerites, puis toujours davantage; et ces hommes sont plus communs qu'on ne pense; il y a les timides, les bêtes d'habitude, etc., etc. Mais vous connaissez Léon mieux que moi; je n'ai donc rien à vous dire. C'est vous qui avez à me répondre.

—Je vous aurais répondu si vous m'aviez parlé sérieusement.

—Je vous jure que je n'ai jamais été plus sérieuse, et il me semble que, si vous voulez bien réfléchir à mes chiffres, vous verrez combien ils sont modérés. Je voudrais que la question pût se traiter devant Léon, vous verriez s'il vous dirait que le bonheur que je lui ai donné ne vaut pas 600,000 fr. Songez donc que, depuis que je l'aime, il n'a pas eu une minute d'ennui, de lassitude ou de satiété. Croyez-vous que cela ne doit pas se payer? Croyez-vous que quand une femme s'est exterminée pour offrir à un homme cette chose rare et précieuse qu'on appelle le bonheur, elle n'est pas en droit de se plaindre qu'on vienne la marchander? Vous vous imaginez donc qu'il est facile de les rendre heureux vos beaux fils de famille, élevés niaisement, qui ne prennent intérêt à rien, qui n'ont de passion pour rien, qui n'ont d'énergie que pour satisfaire leur vanité bourgeoise, et qui nous prennent, non pour ce que nous sommes, non pour notre beauté ou notre esprit, mais pour notre réputation qui flatte leur orgueil; eh bien! je vous assure que la tâche est rude et que celles qui la réussissent gagnent bien leur argent. Mais je ne veux pas insister; vous réfléchirez, et vous verrez combien ma demande est modeste.

Elle se leva, et comme Byasson restait décontenancé par le résultat de leur entretien, elle continua:

—Voulez-vous me permettre de vous montrer, pour le cas où vos réflexions seraient longues, que Léon peut attendre sans être trop malheureux?

Et, souriante, légère, elle le promena dans son appartement, le salon, la salle à manger, même le cabinet de toilette:

—Voilà mon arsenal, dit-elle; vous voyez qu'il est vaste; pour nous autres, c'est la pièce la plus importante de notre appartement.

Et elle se mit à lui ouvrir ses armoires, ses tiroirs, lui montrant ce qui lui restait de bijoux et de curiosités. Pour cela, elle venait à chaque instant s'asseoir près de lui, sur un sopha, et il était impossible de déployer plus de gracieuseté, plus de chatteries qu'elle n'en mettait dans ses paroles et dans ses mouvements; elle eût voulu séduire Byasson qu'elle n'eût pas été plus aimable.

Pendant quelques instants, il la regarda en souriant, ils étaient l'un contre l'autre, les yeux dans les yeux.