—Maintenant tu vas me quitter, dit-elle, je te garderais bien toujours, mais pour ... pour mon repos il vaut mieux que nous nous séparions. Te verrai-je demain?

—Tu le demandes?

—Eh bien, à demain alors. Cependant, avant que tu partes, il faut que je te dise un mot sérieux. Oh! sois tranquille, il ne sera point question de reproches, cette soirée a trop bien commencé pour que je la termine tristement, je veux m'endormir dans la joie.

Elle lui serra la main.

—Quand nous avons recouru à la mesure du conseil judiciaire,—je dis nous, car nous devons tous dans la famille porter notre part de responsabilité de cette mesure,—quand nous avons recouru au conseil judiciaire, nous n'avions qu'un but: rompre une liaison qui nous désespérait; au lieu de la rompre cette liaison, tu l'as rendue plus étroite et plus intime; et, au lieu de revenir à nous, tu t'en es éloigné davantage.

—Mais....

—Écoute-moi, jusqu'au bout, je t'ai dit que je ne voulais pas t'adresser des reproches, tu verras que je ne t'ai pas trompé; ce n'est pas de nous que je veux parler, c'est de toi. Par la position que tu as prise, tu t'es mis dans l'impossibilité de payer tes créanciers, qui te tourmentent et te harcèlent. Je les ai vus. Je comprends que leurs réclamations et leurs reproches doivent te rendre malheureux.

—Très malheureux, cela est vrai.

—Il faut que cela cesse; il faut que tes dettes soient payées. Elles le seront si tu veux. Que ton esprit n'aille pas encore trop vite; je ne veux pas te faire des propositions inacceptables, te les imposer comme tu parais le craindre. Il s'agit de donner une simple satisfaction à ton père et de lui prouver que ton coeur n'est pas fermé à la voix de la conciliation. Quitte Paris pendant quelque temps, trois mois, deux mois même, seul bien entendu; fais un voyage où il te plaira, et, à ton retour, je te donnerai moi-même, j'en prends l'engagement, tous tes billets acquittés. Voilà ce que j'ai obtenu de ton père, et voilà ce que je demande. Je te l'ai dit, ce voyage sera une marque de condescendance envers ton père, et vos rapports, nos rapports s'en trouveront changés du tout au tout. Pour moi, quelle chose capitale! J'avoue que ce ne sera pas la seule: pendant ce voyage, dans le recueillement et dans la solitude, tu pourras t'interroger, ce qui n'est pas possible à Paris, et, au retour, tu agiras comme ta conscience ... ou comme ton coeur te le conseillera, selon que l'un ou l'autre sera le plus fort. Je n'ai pas besoin de te dire ce que je demanderai à Dieu. Mais enfin, quoi que tu fasses, tu auras lutté; et, si ce n'est pas à nous que tu reviens, tu auras au moins la satisfaction de nous avoir donné un témoignage de bon vouloir: nous te plaindrons, nous te pleurerons, mais nous ne te condamnerons plus. Réfléchis à cela, mon enfant. Tu me répondras demain, plus tard, quand tu voudras, quand tu seras fixé. Pour aujourd'hui, embrasse-moi.

Ils s'embrassèrent, émus tous deux.