—Quoi donc, maman?

—Je te demanderais de dîner avec moi ... si tu n'es pas attendu toutefois; je suis sûre que je dînerais tout à fait bien si je t'avais là en face de moi, me servant.

Assurément, il était attendu; et, comme il devait rentrer à cinq heures, il y avait déjà longtemps qu'Hortense s'exaspérait, car elle n'aimait pas attendre; mais comment refuser une invitation faite dans ces termes? comment partir quand sa mère lui disait qu'elle dînerait bien s'il était en face d'elle pour la servir? Hortense elle-même lui dirait de rester, si elle était là; il lui expliquerait comment il avait été retenu sans pouvoir la prévenir, et elle avait trop le sentiment de la famille pour ne pas comprendre qu'il avait dû accepter, elle était trop bonne pour se fâcher.

Il rencontra les yeux de sa mère; leur expression anxieuse l'arracha à son irrésolution et à ses raisonnements.

—Mais certainement, dit-il, je dîne avec toi.

—Oh! mon cher enfant!

Puis, comme elle ne voulait pas se laisser dominer par l'émotion, elle le pria de sonner pour qu'on mît un second couvert.

—Et puis il faut savoir s'il y a à dîner pour toi, dit-elle en souriant, le régime d'une malade ne doit pas être le tien.

On avait seulement fait cuire un poulet pour que madame pût en manger un peu de blanc. Un simple poulet! Ce n'était point là le dîner que madame Haupois voulait offrir à son fils; heureusement le menu put être renforcé par les provisions de la maison: une terrine de Nérac qu'un ami envoyait de Nérac et donc on ne trouverait pas la pareille chez les marchands; du fromage de Brie fabriqué à la ferme de Noiseau exprès pour les propriétaires et qui ne ressemblait en rien à celui du commerce; des fruits du château; une bouteille du vieux sauterne qu'on ne buvait ordinairement que dans les jours de fête, et que Jacques alla chercher à la cave, enfin ces pâtisseries, ces sucreries, ces liqueurs, toutes ces chatteries, toutes ces choses caractéristiques de la vie de famille et qui rappellent si doucement les années d'enfance.

Ainsi composé, le dîner dura longtemps. Léon eût voulu cependant l'abréger, mais le moyen? il était plus de huit heures quand il se termina. Plusieurs fois madame Haupois avait remarqué que, malgré la joie que Léon éprouvait à dîner avec elle, il était préoccupé, et elle avait compris quelle était la cause de cette préoccupation. Elle ne voulut pas pousser à l'extrême le triomphe si considérable qu'elle venait d'obtenir.