—Tu veux que je parte en voyage, s'écria-t-il, toi! c'est toi qui me donnes un pareil conseil?
—Oh! le mauvais regard que tu m'as jeté. Ne détourne pas les yeux, j'ai lu ce qu'ils disaient; c'est une pensée de jalousie qui t'a arraché ce cri.
—De surprise, de doute, en ne comprenant pas comment tu peux me conseiller de partir.
—Oh! l'ingrat! Je pense à lui, je ne pense qu'à lui et à sa mère, je me sacrifie, et il s'imagine que je lui conseille de s'en aller en voyage pour être libre pendant qu'il sera parti! Mais, si je voulais ma liberté, qui m'empêcherait de la prendre? Sommes-nous mariés? Non, n'est-ce pas? Je ne suis que ta maîtresse, et je puis te quitter demain, tout de suite. Si je ne le fais pas, c'est parce que je t'aime, n'est-ce pas? et rien que pour cela. C'est parce que je t'aime que j'ai accepté cette existence mesquine et bourgeoise, et non pour autre chose, non pour les plaisirs et les avantages qu'elle me procure. Voilà en quoi le conseil judiciaire que tes parents t'ont donné est bon, c'est qu'en te liant les mains et en te laissant sans le sou, il te prouve à chaque instant que je t'aime pour toi, rien que pour toi. Eh bien! quand les choses sont ainsi, je trouve mauvais que tu doutes de mon amour. Et je trouve plus mauvais encore que tu en doutes au moment même où cet amour s'affirme par le plus grand sacrifice qu'il puisse te faire. Mais je ne veux ni quereller ni me fâcher. Tu as eu une mauvaise pensée, oublions-la et revenons à ce que je te disais. Ta mère est malade, et tu dois tout faire pour lui rendre la santé; pour cela, le meilleur moyen c'est d'assurer son repos: qu'elle te sache en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, en Asie, tandis que je serai à Paris, et tout de suite elle se rétablira. Voilà pour elle, à qui nous devons tout d'abord penser; si plus tard tu peux lui apprendre que je t'ai moi-même conseillé ce voyage, elle m'en saura peut-être gré. Maintenant, occupons-nous de toi. Si tu n'es pas malade, tu es en tout cas horriblement tourmenté et humilié par ces réclamations honteuses de Rouspineau et de Brazier. À ton retour, tu serais débarrassé d'eux, et cela aussi est un point important à considérer. Ce n'est pas le seul: au lieu de ménager ton argent, tu as été vite; espérant faire des bénéfices qui te permettraient de payer Brazier et Rouspineau, tu as parié aux courses et tu as perdu; de plus, toujours pour le même motif, tu as confié d'assez fortes sommes à ton ami Gaussin qui, avec ses combinaisons, devait ruiner la banque de Monte-Carlo, et qui s'est tout simplement ruiné lui-même en te perdant ton argent; de sorte que tu es présentement dans une assez mauvaise situation financière. Si tu voyages, tes parents seront obligés de t'accorder des frais de route; et ils le feront sans doute assez largement pour que tu puisses économiser dessus quelque bonne somme qui, à ton retour, te sera utile. Voilà les pensées qui me sont venues à l'église, et c'est pourquoi je te dis d'accepter la proposition de ta mère; pour elle, pour toi, pour nous. Maintenant tu feras ce que tu voudras; moi au moins j'aurai la conscience tranquille et satisfaite, ce qui est quelque chose.
Tout cela était si raisonnable, si sage, qu'il ne pouvait pas ne pas en être touché. Évidemment son devoir de fils était de donner à sa mère malade la satisfaction qu'elle demandait. Évidemment son intérêt à lui-même était de se débarrasser au plus vite de Brazier et de Rouspineau. Évidemment en lui donnant ce conseil Hortense agissait avec une délicate générosité: cela était d'une femme de coeur.
Il ne pouvait véritablement que remercier celle qui avait eu assez d'abnégation pour lui parler ce langage; ce qu'il fit.
Ce fut après avoir déjeuné avec sa chère Hortense, plus chère que jamais, qu'il se rendit chez sa mère.
Quand celle-ci apprit qu'il consentait à partir, elle pleura de joie. C'était la première fois qu'il la voyait pleurer, car madame Haupois-Daguillon n'était pas femme à s'abandonner facilement à ses émotions.
—Je ne mets qu'une condition à mon voyage, dit Léon en souriant doucement; si quinze jours après mon départ tu ne m'écris pas que tu es guérie, complétement guérie, je reviens; car tu comprends bien, n'est-ce pas, que ce voyage sera un pèlerinage pour obtenir ton rétablissement.
—Avant huit jours je serai guérie.