Sur le pont du Labrador une femme à la toilette élégante, une Parisienne, Cara, une jumelle de courses à la main, sonde les profondeurs vaporeuses de l'horizon, et quand passe un officier elle lui demande, mais sans préciser la question; si tous les vapeurs partis d'Europe le samedi pour l'Amérique suivent la même route.
Sur le pont du Pacific, Léon regarde aussi la mer, mais il ne cherche rien à l'horizon; que lui importe que tel navire soit ou ne soit pas en vue; s'il promène les yeux çà et là, c'est en rêvant mélancoliquement.
Depuis longtemps il n'avait pas eu une heure de solitude et de liberté; il avait été si bien pris, si étroitement enveloppé par Cara, qu'il avait peu à peu cessé de s'appartenir, pour lui appartenir à elle, n'ayant pas une pensée, une sensation, un sentiment qui lui fussent propres ou personnels, tous lui étaient suggérés par elle, ou tout au moins étaient partagés avec elle. On ne se dégage pas facilement d'une pareille absorption, on ne s'affranchit pas comme on veut d'une pareille servitude, car ce n'est pas seulement le corps qui se façonne par l'habitude, l'esprit et le coeur se modifient tout aussi aisément, tout aussi rapidement, et ce n'est pas du jour au lendemain qu'ils reprennent leur personnalité: seul sur ce navire il ne sentait en lui qu'un vide douloureux, une tristesse vague, que l'ennui de la vie à bord et la monotonie du spectacle de la mer roulant continuellement une longue et grosse houle rendaient encore plus pesants. À qui parler? L'oreille qui l'écoutait ordinairement ne pouvait l'entendre, les yeux dans lesquels il cherchait l'accord de sa pensée ne pouvaient lui répondre.
Mais peu à peu il se laissa gagner par le charme mélancolique du voyage, la monotonie même des choses qui l'entouraient le pénétra, la répétition régulière de ce qui se passait sous ses yeux lui offrit un certain intérêt, et de nouvelles habitudes vinrent insensiblement remplacer celles qui avaient été si brusquement rompues par son départ.
D'ailleurs la vie même du bord avait pris une activité pour l'équipage et pour les passagers un intérêt qu'elle n'avait pas pendant les premières journées où l'on s'éloignait de l'Europe; on approchait de Terre-Neuve, de ce que les marins appellent les bancs, et c'est toujours le moment critique de la traversée.
La température s'était refroidie, l'air s'était obscurci, et l'on avait rencontré de grands icebergs qui, descendant du pôle, s'en venaient fondre dans les eaux chaudes du Gulf Stream; plusieurs fois le vapeur avait brusquement viré de bord, changeant sa route pour ne pas aller donner contre ces écueils flottants, s'ouvrir et couler bas. Puis d'épais brouillards, plus froids que la neige avaient enveloppé le navire, et jour et nuit le sifflet d'alarme, par des coups stridents, avait averti les autres navires qui pouvaient se trouver sur son chemin.
—Coulerons-nous ceux que nous rencontrerons, serons-nous coulés par eux?
De pareilles questions discutées avec les officiers qui, dans leurs caoutchoucs couverts de givre et la barbe prise en glace, arpentent le pont, sont faites pour distraire l'esprit et susciter l'émotion.
Quand Léon débarqua à New York, son état moral ne ressemblait en rien à celui dans lequel il se trouvait lorsqu'il s'était arraché des bras de Cara à la gare du Nord.
Si son père et sa mère, si Byasson avaient pu le voir, ils auraient cru que les espérances du fonctionnaire de la préfecture de police étaient en train de se réaliser: la puissance de l'accoutumance était considérablement affaiblie, et il ne faudrait pas bien des journées de voyage encore sans doute pour qu'elle fût tout à fait détruite. Alors, que resterait-il de cette liaison? Ne verrait-il pas Cara ce qu'elle était réellement?