Hamlet, en scène, exhalait ses plaintes sur l'inconstance et la fragilité des femmes, Byasson essuya les verres de sa lorgnette et se mit à examiner la salle, allant de loge en loge.
Il était absorbé dans cet examen et il tournait le dos à la scène lorsque, brusquement, il changea de position et braqua sa lorgnette sur le théâtre: une voix qu'il avait déjà entendue venait de réciter les premiers mots du rôle d'Ophélie:
Hélas! votre âme, en proie
A d'éternels regrets, condamne votre joie!
Et le roi, m'a-t-on dit, a reçu vos adieux!
Ce n'était pas seulement cette vois qu'il avait déjà entendue; celle qui chantait, il l'avait déjà vue aussi!
Madeleine!
Et, n'écoutant plus, il regarda; mais l'éclairage de la rampe change les traits; d'autre part, le blanc, le rouge et tous les ajustements de théâtre substituent si bien le faux au vrai, qu'il resta assez longtemps la lorgnette braquée sans savoir à quoi s'en tenir.
Il avait si souvent pensé à Madeleine qu'il devait être en ce moment le jouet d'une illusion: il voyait Madeleine parce que Madeleine occupait son esprit.
Cependant la ressemblance était véritablement merveilleuse: c'était elle, c'était sa tête ovale, son nez droit, ses yeux bleus, ses cheveux blonds, sa figure douce et pensive.
Mais n'était-ce point Ophélie qui précisément ressemblait à Madeleine? quoi d'étonnant à cela; le type de la beauté de Madeleine n'était-il pas celui de la beauté blonde, vaporeuse et poétique?
Le duo avec Hamlet venait de s'achever et les applaudissements éclataient dans toute la salle s'adressant non-seulement à Hamlet, mais encore, mais surtout à Ophélie: en quelques minutes, le public, indifférent pour elle, avait été gagné et charmé.