Byasson avait été trop occupé à regarder mademoiselle Harol pour avoir pu la bien écouter. Cependant il lui avait semblé que la voix était belle et puissante; elle remplissait sans effort la vaste salle de l'opéra, et la voix de Madeleine, au temps où il l'avait entendue, était loin d'avoir cette étendue et cette sûreté.
Il est vrai que, depuis cette époque, c'est-à-dire depuis plus de trois ans, cette voix avait pu se développer par le travail.
Mais où Madeleine, si c'était Madeleine, avait-elle pu travailler?
On disait que cette jeune chanteuse arrivait d'Italie; après avoir quitté la maison de son oncle, c'était donc en Italie que Madeleine avait été: cela expliquait que les recherches entreprises à Paris et à Rouen pour la retrouver n'eussent pas abouti.
C'était donc la passion du théâtre qui l'avait fait abandonner la maison de sans oncle.
Alors tout s'expliquait, jamais M. et madame Haupois-Daguillon n'eussent permis à leur nièce de se faire comédienne: en se sauvant, elle avait obéi à une irrésistible vocation.
Et Byasson, qui avait toujours eu pour elle une affection très-vive et très-tendre, fut heureux de trouver cette raison pour justifier cette fuite et aussi son silence depuis lors: il avait toujours soutenu qu'elle disait vrai dans sa lettre d'adieu, en parlant du devoir qu'elle voulait accomplir, il était fier de voir qu'il ne s'était pas trompé dans la bonne opinion qu'il avait d'elle.
C'était pendant la cavatine de Laërte et le choeur des officiers qu'il réfléchissait ainsi; aussitôt qu'il put quitter sa place sans troubler ses voisins, il se hâta de sortir. Il ne pouvait pas rester dans l'incertitude plus longtemps; il fallait qu'il sût.
Et il se dirigea vers l'entrée des artistes; mais, après avoir fait quelques pas, il s'arrêta, retenu par une réflexion qui venait de traverser son esprit.
Pour que Madeleine sauvât Léon, il fallait qu'elle fût toujours Madeleine, la Madeleine d'autrefois.