—Mon enfant, dit Byasson en lui prenant la main, je vais être sincère avec vous et tout vous apprendre: Léon est tombé sous l'influence d'une femme indigne de lui, et comme il est tendre, comme il est bon, comme le bonheur pour lui consiste à rendre heureux ceux qu'il aime, il a été promptement dominé, sa volonté a été annihilée, et si complétement, que dans une heure de folie, n'ayant personne auprès de lui, seul en Amérique, il s'est laissé marier à cette femme. Comment cette folie a-t-elle été provoquée? c'est là le point intéressant, et je vous demande, mon enfant, de m'écouter avec la confiance que vous accorderiez à votre père, si vous l'aviez encore, comme un ami dévoué, qui a toujours eu pour vous une ardente sympathie et qui vous aime de tout son coeur.
Sans répondre, elle lui serra la main dans une étreinte émue.
—C'est non-seulement de Léon que je dois parler, c'est encore de vous, c'est non-seulement de ses sentiments, c'est encore des vôtres. Le sujet est difficile, délicat, soyez indulgente, soyez patiente. Léon n'a pas pu vous voir sans vous aimer....
—Oh! monsieur Byasson! s'écria-t-elle on détournant la tête.
—Je vous ai demandé toute votre confiance et toute votre indulgence; laissez-moi aller jusqu'au bout; il s'agit du bonheur, de l'honneur de Léon, de la vie de votre oncle et de votre tante. Lorsque Léon est revenu de Saint-Aubin avec vous, il s'est franchement ouvert à son père et à sa mère en leur disant qu'il désirait vous prendre pour femme. M. et madame Haupois-Daguillon ont refusé leur consentement à ce mariage, par cette seule raison que vous n'aviez pas une qualité qui, pour eux, à cette époque, passait avant toutes les autres, la fortune. On a envoyé Léon en Espagne, et en son absence, à son insu, on a voulu vous faire épouser Saffroy. C'est alors que vous avez quitté la maison de votre oncle, entraînée par votre vocation pour le théâtre, et dominée plus encore, n'est-ce pas? par l'horreur que vous inspirait un mariage ... qui vous blessait dans vos sentiments. Rassurez-vous, mon enfant; mon intention n'est pas de chercher à savoir quel était alors l'état de votre coeur. Lorsque Léon revint, il fut véritablement désespéré. Il vous chercha partout, à Paris, à Rouen, à Saint-Aubin, et, de retour à Paris, il continua ses recherches. Si vous aviez pu voir alors quelle était sa douleur, vous seriez revenue. Le temps amena pour lui, comme pour nous tous, la conviction qu'on ne vous reverrait jamais. Ce fut alors que Léon fit la connaissance de cette femme. Comment se laissa-t-il prendre par elle? Je vais vous répéter les mots mêmes dont il s'est servi en me l'expliquant et que je n'ai point oubliés: «Puisque ma famille m'empêchait d'épouser celle auprès de laquelle j'aurais vécu heureux, j'ai pris pour maîtresse une femme qui a été assez habile, non pour me faire oublier celle que j'ai aimée, que j'aime toujours, car rien n'effacera de mon coeur le souvenir de Madeleine, mais pour me consoler.» Ainsi c'est la consolation, c'est l'oubli qu'il a cherché auprès de cette femme; il y a trouvé la folie et la honte. Je vous ai dit qu'il s'était marié à New-York. Je vous ai dit que ses parents avaient demandé la nullité de ce mariage, laquelle a été prononcée. Mais Léon, de plus en plus aveuglé, affolé, a fait faire des sommations respectueuses à son père, et dans deux mois, si d'ici là rien ne l'arrête, il va épouser cette femme par un mariage cette fois indissoluble. Mon enfant, voulez-vous l'arrêter, voulez-vous le sauver?
—Moi!
—Vous seule le pouvez; sans vous il est perdu, et ses parents réduits au désespoir meurent de chagrin et de honte, car cette femme est la plus misérable créature que la boue de Paris ait produite. Dites un mot, il est au contraire sauvé, car il vous aime, je vous le répète, il vous aime toujours, et le mot que je vous demande, c'est votre consentement à devenir sa femme. Vous allez me répondre que ses parents n'ont pas voulu de vous il y a trois ans, chère enfant, que leur orgueil a refusé ce mariage, mais depuis cet orgueil a été cruellement humilié; ils ont pendant ces trois ans durement expié leur faute, et aujourd'hui c'est en leur nom que je parle; voulez-vous accepter Léon pour votre mari? Je vous l'ai déjà dit, laissez-moi vous le répéter, c'est son honneur qui est en jeu, c'est sa vie, c'est celle de ses parents.
Byasson se tut; mais, au lieu de répondre, Madeleine ne balbutia que quelques paroles à peu près inintelligibles; alors il reprit:
—Je comprends votre trouble, mon enfant; vos inquiétudes, vos angoisses, vos doutes, je les sens. J'admets très-bien qu'avant de me répondre, vous vous demandiez si celui que je vous propose pour mari est toujours digne de vous. Jamais craintes n'ont été mieux justifiées que les vôtres. Avant de vous engager, vous avez raison de vouloir voir; je serais le premier à vous donner ce conseil. Aussi n'est-ce point un engagement immédiat et définitif que j'attends de vous; ce n'est pas le oui sacramentel qu'on prononce à la mairie, c'est seulement, et pour le moment, votre aide et votre concours; voyez Léon, voyez-le, sachant à l'avance le danger qu'il court et comment il peut être sauvé, puis ensuite vous déciderez dans votre conscience et dans votre coeur, mon enfant.
—Mais je ne suis pas libre.