—Quand tu pourras, quand tu voudras.
S'il s'était sauvé pour éviter une scène, il était peu disposé à en subir une à son retour.
Bien que ce fût l'heure du dîner, il ne trouva ni lumière allumée ni couvert mis dans la salle à manger; il sonna Louise, elle ne répondit pas; que signifiait ce silence? Hortense serait-elle sortie pour dîner dehors, et Louise, se voyant libre, en aurait-elle profité pour aller se promener?
S'il en était ainsi, il allait bien vite retourner chez Madeleine et dîner avec elle.
De la salle à manger il passa dans le salon, il n'y trouva personne; dans la chambre, elle était vide. Il crut entendre un bruit dans le cabinet de toilette, comme un soupir plaintif. Au moment où il se dirigeait de ce côté, son flambeau à la main, une odeur douceâtre et vireuse le frappa. Il entra vivement. Dans l'ombre, sur un divan, il aperçut Hortense couchée tout de son long. Il s'approcha d'elle. Elle ne bougea pas. Ses yeux étaient clos, sa face était décolorée, une légère écume moussait au coins de ses lèvres. Il la prit et la releva, elle fit entendre un faible soupir et retomba sur le coussin. Il regarda autour de lui. Sur la table où il avait posé son flambeau se trouvait une fiole noire entourée d'étiquettes rouge et blanche. Il la prit, elle était vide: sur l'étiquette blanche, il lut: Laudanum de Sydenham. Il revint à Hortense et, la prenant dans ses bras brusquement, il la mit debout sur ses pieds.
Ce n'était pas la première fois qu'elle s'empoisonnait, c'était la seconde. À leur retour d'Amérique, au moment où il était question d'adresser des sommations à M. et madame Haupois et où il se refusait à cette mesure, elle avait déjà vidé une fiole de laudanum; il l'avait soignée et secourue en perdant la tête, ne sachant trop ce qu'il faisait, la pressant dans ses bras, l'entourant de caresses, de tendresse, la couvrant de baisers, se jetant à ses genoux, lui disant de douces paroles, et il l'avait sauvée; peu d'instants après lui avoir dit qu'il ferait faire ces sommations, elle avait ouvert les yeux.
Cette fois, ce ne fut point de la même manière qu'il la soigna, ce ne fut point par la tendresse et la douceur, ce fut vigoureusement. Après l'avoir plantée sur les pieds, il la prit dans son bras, et, la poussant, la secouant, il l'obligea à marcher jusqu'à la cuisine; là, il l'assit sur une chaise et, prenant dans une armoire une bouteille où se trouvait le café que Louise préparait à l'avance pour ses déjeuners, il lui en fit boire une grande tasse, et comme elle ne pouvait desserrer les dents, il les lui écarta avec une cuillère, de force, et il lui entonna le café dans la bouche. Puis, la prenant de nouveau dans son bras, il la fit marcher en long et en large à travers tout l'appartement; quand elle s'abandonnait, il la relevait énergiquement.
Quelle différence entre ce second traitement et le premier; entre les caresses de l'un et les bousculades de l'autre!
Cependant l'effet du second fut beaucoup plus rapide que ne l'avait été celui du premier: elle ne tarda pas à ouvrir les yeux et à prononcer quelques paroles sans suite. Puis elle voulut s'asseoir. Alors, à plusieurs reprises, elle passa ses deux mains sur son visage en regardant Léon, et tout à coup elle éclata en sanglots.
Il s'était assis devant elle; il resta immobile, la regardant, attendant que cette crise nerveuse fût calmée avant de lui parler.