Ils demeurèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant plus d'un quart d'heure, elle pleurant et sanglotant, lui réfléchissant; ce fut elle qui la première rompit ce silence:
—Pourquoi n'as-tu pas voulu me laisser mourir! s'écria-t-elle.
—Parce que tu ne voulais pas mourir.
—Si tu as cru cela, pourquoi m'as-tu secourue?
—Parce que, n'y eût-il qu'une chance contre mille pour que ton suicide fût vrai, je devais te soigner.
—Brutalement; mais comment m'étonner de cette brutalité chez un homme qui me trompe? Tu viens de chez elle; en sortant d'ici, c'est chez elle que tu as couru; c'est après t'avoir vu entrer au numéro 48 que je suis revenue ici et que j'ai bu ce laudanum; j'en ai trop pris sans doute; la prochaine fois je serai moins maladroite. Ah! l'infâme! la misérable!
—Qui infâme? qui misérable? s'écria-t-il.
—Et quelle autre si ce n'est ta cousine, cette comédienne, la maîtresse de celui qui la traîne de ville en ville: tout le monde sait que ce vieil Italien est son amant: il est payé en nature.
D'un bond il fut sur ses pieds et il leva au-dessus d'elle ses deux poings crispés; le geste fut si furieux qu'elle courba la tête, mais il ne frappa pas. Après l'avoir regardée durant une ou deux secondes, il s'élança dans le salon; elle courut après lui; mais quand elle arriva dans la salle à manger, il fermait la porte de l'entrée; elle l'ouvrit; il avait déjà descendu deux étages: le rejoindre était impossible, l'appeler était inutile, elle rentra, puis allant dans sa chambre, elle prit un paletot et un chapeau avec une voilette noire épaisse; ainsi habillée elle descendit à son tour l'escalier; quand elle fut dans la rue, une voiture vide passait; elle arrêta le cocher et lui dit de la conduire rue de Châteaudun, n° 48; là il attendrait.