Pour donner sa vie en échange de l'honneur de son père, il eut fallu qu'elle fût maîtresse de cette vie, et elle ne lui appartenait pas.
Ce n'était plus l'heure des ménagements et des compromis avec soi-même, et eût-elle voulu encore fermer les yeux qu'elle ne l'eût pas pu, les paroles de son oncle les lui ayant ouverts: elle aimait Léon.
Dans sa pureté virginale elle avait repoussé cet aveu chaque fois que de son coeur il lui était monté aux lèvres. Ingénieuse à se tromper elle-même, elle s'était dit et répété que les sentiments qu'elle éprouvait pour Léon étaient ceux d'une cousine pour son cousin, d'une soeur pour son frère, et que la tendresse profonde qu'elle ressentait pour lui prenait sa source dans la reconnaissance.
Mais cela était hypocrisie et mensonge.
La vérité, la réalité c'était qu'elle l'aimait non comme son cousin, non comme son frère, non pas par reconnaissance; c'était l'amour qui emplissait son coeur.
Ce ne fut pas sans rougir qu'elle se fit cet aveu, mais comment le repousser quand, pensant à un mariage avec Saffroy, elle se sentait étouffée par la honte? Est-ce que, voulant sauver l'honneur de son père, elle eût ressenti ces mouvements de honte si elle n'avait pas aimé Léon? c'était son coeur qui se révoltait contre sa tête, c'était l'amour de l'amante, qui refusait de se sacrifier à l'amour de la fille.
Libre, elle eût pu accepter Saffroy même ne l'aimant pas,—la tendresse sinon l'amour naîtrait peut-être plus tard.
Mais le pouvait-elle maintenant qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle était à un autre? Ç'eût été tromperie de se dire que la tendresse naîtrait peut-être plus tard; elle savait bien maintenant, elle sentait bien qu'elle n'aimerait jamais que Léon.
Même pour l'honneur de son père, elle ne pouvait pas se déshonorer ni déshonorer son amour.
Et cependant elle ne pouvait pas permettre non plus que par sa faute la mémoire de son père fût déshonorée.