—Eh bien! je ne consentirai à aucune de ces trois choses,—je ne payerai pas ce que ton père ne doit pas,—je ferai tout au monde pour que tu épouses Saffroy,—je ne te permettrai jamais de travailler dans ma maison. Sur les deux premiers points, je n'ai pas de raisons à te donner, tu les connais déjà ou tu les sens. Mais comme tu pourrais t'étonner que je ne veuille pas te donner à travailler dans notre maison, alors que nous t'y recevons et t'y traitons comme notre fille, j'admets que des explications sont nécessaires; les voici donc: tu es jeune, jolie, séduisante; eh bien! une jeune fille ainsi faite ne peut pas vivre sur le pied de l'intimité avec un homme jeune aussi, beau garçon aussi, qui est son cousin. Il y a là un danger pour tous. Mariée, nous ne nous séparerions jamais, puisque ton mari serait notre associé. Jeune fille, restant chez nous comme notre fille ou simplement comme employée de la maison, nous serions obligés de tenir notre fils loin de Paris; c'est ce que nous avons fait en l'envoyant à Madrid malgré le chagrin que nous éprouvions à nous séparer de lui. Il y restera tant que tu n'auras pas accepté Saffroy. Et si tu refuses celui-ci, cela nous créera pour tous une situation bien difficile. Réfléchis à tout cela, et plus un mot sur ce sujet douloureux pour tous, avant que dans le calme tu n'aies compris combien ce que tu demandes est grave. Nous voici à Passy; nous allons prendre le train pour rentrer.


XVI

Seule dans sa chambre au milieu du silence de la nuit, quand tous les bruits de la maison se furent éteints, Madeleine réfléchit à ce que son oncle lui avait demandé.

Qu'on ne voulût pas payer les dettes de son père, c'était ce qu'elle ne comprenait pas. Son oncle, elle en était convaincue, était un honnête homme, et ce qui valait mieux que ce quelle pouvait croire, c'était la réputation de probité commerciale dont il jouissait. D'autre part, il poussait jusqu'à l'orgueil la fierté de son nom. Alors comment se faisait-il qu'il ne voulût pas payer intégralement les dettes de son propre frère, et qu'il s'abaissât à chercher un arrangement avec les créanciers de celui-ci?

Pendant de longues heures elle chercha les raisons qui pouvaient le déterminer à procéder ainsi: il ne croyait point que ce que l'on réclamait à la succession de son frère fût dû réellement, avait-il dit. Mais qu'importait? ce n'était pas cette succession qui était engagée, c'était la mémoire de ce frère.

Ce que son oncle n'avait pas fait, elle devait donc le faire elle-même.

Mais comment payer cinquante ou soixante mille francs, alors qu'on ne possède rien?

Sans doute, il y avait un moyen qui se présentait à elle, et qui très-probablement réussirait,—c'était d'accepter Saffroy pour mari. Qu'elle allât à lui et franchement qu'elle lui dît: «Je serai votre femme si vous voulez prendre l'engagement de payer les dettes de mon père avec la dot ou plutôt sur la dot que mon oncle me donnera», et il semblait raisonnable de penser que Saffroy ne refuserait pas; si ce n'était pas l'amour, ce serait l'intérêt qui lui dirait d'accepter cette condition.

Mais pour agir ainsi il eût fallu qu'elle fût libre, et elle ne l'était pas.