Mais, si vives que fussent mes appréhensions patriotiques, elles durent s'effacer devant des craintes d'une autre nature plus immédiates et plus brutales.

Le mieux qui s'était manifesté dans l'état de mon père, après mon arrivée à Paris, ne se continua point, et la maladie reprit bien vite son cours menaçant.

Cette maladie était une anémie causée par des ulcérations de l'intestin, et, après l'avoir lentement et pas à pas amené à un état de faiblesse extrême, elle était arrivée maintenant à son dernier période. L'abattement moral qui avait un moment cédé à la joie de me revoir, avait redoublé et s'était compliqué d'une sorte de stupeur, qui pour n'être pas continuelle n'en était pas moins très-inquiétante dans ses accès capricieux. Les douleurs névralgiques étaient devenues intolérables. Enfin il était survenu de l'infiltration aux membres inférieurs.

Parvenue à ce point, la maladie avait marché à une terminaison fatale avec une effrayante rapidité, et le vendredi soir, le médecin, après sa troisième visite dans la même journée, m'avait prévenu qu'il ne fallait plus conserver d'espérance.

Bien que depuis deux jours j'eusse le sinistre pressentiment que ce coup allait me frapper d'un moment à l'autre, il m'atteignait si profondément qu'il me laissa durant quelques minutes anéanti, éperdu. Sous la parole nette et précise du médecin qui ne permettait plus le doute, il s'était fait en moi un déchirement,—une corde s'était cassée, et je m'étais senti tomber dans la vide.

Cependant, comme je devais revenir immédiatement près de mon père pour ne pas l'inquiéter, j'avais fait effort pour me ressaisir, et j'étais rentré dans sa chambre.

Mais je n'avais pas pu le tromper.

—Tu es bien pâle, me dit-il, tes mains tremblent, tes lèvres sont contractées, le docteur a parlé, n'est-ce pas? Hé bien, mon pauvre fils, il faut nous résigner tous deux; on ne lutte pas contre la mort.

Je balbutiai quelques mots, mais j'étais incapable de me dominer.

—Ne cache pas ta douleur, dit-il, soyons francs tous deux dans ce moment terrible et ne cherchons point mutuellement à nous tromper; puisque l'un et l'autre nous savons la vérité, passons librement les quelques heures qui nous restent à être ensemble. Mets-toi là bien en face de moi, dans la lumière, et laisse-moi te regarder.