—Je n'ai rien entendu, laisse-moi, je te prie.
—Moi, j'ai entendu ces bruits et j'ai regardé par la fenêtre de la salle à manger; j'ai vu des agents de police passer et repasser; il y en a aussi d'autres au coin de la rue du Bac; ils ont l'air de vouloir se cacher. C'est la Révolution.
J'étais peu disposé à me laisser distraire de mes tristes pensées; cependant, cette insistance de Félix m'amena à la fenêtre de la salle à manger, et à la lueur des becs de gaz, je vis en effet des groupes sombres qui paraissaient postés en observation. Bien qu'ils fussent cachés dans l'ombre, on pouvait reconnaître des sergents de ville. Plusieurs levèrent la tête vers notre fenêtre éclairée. Au coin de la rue du Bac, un afficheur était occupé à coller de grands placards dont la blancheur brillait sous la lumière du gaz.
Il était certain que ces agents étaient placés là, dans cette rue tranquille, pour accomplir quelque besogne mystérieuse.
Mais laquelle? je n'avais pas l'esprit en état d'examiner cette question. Je rentrai dans la chambre et repris ma place près de mon père.
Au bout d'un certain temps Félix revint de nouveau, et comme je faisais un geste d'impatience pour le renvoyer, il insista.
—On assassine le général Bedeau, dit-il, ils sont entrés dans la maison.
En effet, on entendait un tumulte dans l'escalier, un bruit de pas précipités et des éclats de voix.
Assassiner le général Bedeau! Mon premier mouvement fut de me lever précipitamment et de courir sur le palier. Mais je n'avais pas fait cinq pas que la réflexion m'arrêta. C'était folie. Des agents de police ne pouvaient pas s'être introduits dans la maison pour porter la main sur un homme comme le général. Félix était affolé par la peur.
Mais le tapage qui retentissait dans l'escalier avait redoublé. J'ouvris la porte du palier.