Quand je quittai les Champs-Élysées, le jour commençait à poindre, mais sombre et pluvieux; cependant il était assez clair pour que j'aperçusse, aussi loin que mes yeux pouvaient porter, une grande masse de troupes: infanterie, cavalerie et artillerie, qui campait dans les Champs-Élysées et aux abords des Tuileries.
Comme j'avais du temps devant moi, je pris par les boulevards, curieux de voir une dernière fois l'aspect de la ville. Paris semblait endormi d'un sommeil de mort.
Cependant, à mesure que j'avançais, je remarquai une certaine animation; des groupes se formaient dans lesquels on discutait fiévreusement, mais sans crier. On s'arrêtait devant les affiches posées pendant la nuit, et toutes ces affiches ne provenaient pas de la Préfecture de police; j'en lus plusieurs qui appelaient le peuple aux armes; les unes annonçaient que Louis-Napoléon était mis hors la loi; les autres, que Lyon, Rouen, Strasbourg s'étaient soulevés pour défendre la Constitution. Les agents de police arrachaient ces affiches, mais on en trouvait cependant partout, sur les volets, sur les portes, sur les troncs d'arbres. Cela indiquait bien évidemment que des tentatives de résistance s'organisaient.
Mais que pourrait faire cette résistance? les précautions militaires étaient prises et paraissaient redoutables; des maisons d'angle étaient occupées par les soldats et à chaque instant on entendait les tambours et les clairons des troupes qui défilaient pour aller occuper des positions. Ainsi, à partir du boulevard des Filles-du-Calvaire, je marchai en avant d'une brigade d'infanterie qui venait s'établir sur la place de la Bastille. Devant ces troupes, les groupes qui occupaient les boulevards se dispersaient et rentraient dans les rues latérales.
Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, l'animation me parut plus grande: des rassemblements d'ouvriers encombraient les trottoirs et ne paraissaient pas disposés à entrer dans les ateliers; des individus vêtus en bourgeois allaient de groupes en groupes et paraissaient les haranguer. En passant je m'arrêtai.
—Voulez-vous donc laisser rétablir l'empire? dit l'un de ces individus.
—Napoléon est mort, répliqua un ouvrier.
—Pourquoi nous avez-vous désarmés aux jours de juin? dit un autre avec colère.
—On rétablit le suffrage universel, dit un troisième.
Mais à ce moment il se fit un bruit du côté de la Bastille, qui interrompit ce colloque; des omnibus, escortés par quelques lanciers, remontaient la rue.