Qui les a excités ainsi? Est-ce le souvenir de la bataille de Juin encore vivace en eux? Il me semble que Juin 1848 est bien loin, et la rancune ordinairement n'enfonce pas de pareilles racines dans le coeur français.

Un mot que j'ai entendu pourrait peut-être répondre à cette question.

Pendant que je tourne autour des troupes cherchant un visage ami, un régiment de cuirassiers arrive sur la place.

—Qu'est-ce qu'ils viennent encore faire ceux-là? dit un soldat, il n'y en a que pour eux; tandis que nous n'avons eu que du veau, ils ont eu de l'oie et du poulet.

Mais je n'étais pas là pour ramasser des mots, si caractéristiques qu'ils pussent être, et ne trouvant personne de connaissance dans ces régiments, je m'adressai au premier officier qui voulut bien se laisser aborder.

Si j'avais été en uniforme rien n'eût été plus facile, on m'eût écouté et on m'eût répondu; mais j'étais en costume civil, et c'était ce jour-là une mauvaise recommandation auprès des soldats, qui me repoussaient et ne voulaient même pas entendre mon premier mot.

Enfin, mon ruban rouge, ma moustache et ma tournure militaire attirèrent l'attention d'un lieutenant qui voulut bien m'écouter. Je lui expliquai ce que je désirais en lui disant qui j'étais.

—C'est une compagnie du 19e qui a été engagée; il faudrait voir le colonel du 19e ou bien le général.

—Et où est le général?

—Je crois qu'il est au carrefour de Montreuil, à moins qu'il ne soit au pont d'Austerlitz. Le plus sûr est de l'attendre ici; il reviendra d'un moment à l'autre.