Je marchais depuis six heures du matin sans m'être arrêté pour ainsi dire, et je commençais à sentir la fatigue; mais une affiche que je lus aux abords de l'Hôtel de ville me donna des jambes.

Quelques curieux rassemblés devant cette affiche, qui venait d'être collée sur la muraille, poussaient des exclamations de colère et d'indignation.

Je m'approchai et je lus cette affiche. Elle avertissait les habitants de Paris qu'en vertu de l'état de siége le ministre de la guerre décrétait que «tout individu pris construisant ou défendant une barricade ou les armes à la main serait fusillé.» Cela était signé Saint-Arnaud et était accompagné de considérations doucereuses pour rassurer les bons citoyens. C'était au nom de la société et de la famille menacées qu'on fusillerait ces ennemis de l'ordre «qui ne combattaient pas contre le gouvernement, mais qui voulaient le pillage et la destruction.»

Je savais Saint-Arnaud capable de bien des choses, mais je n'aurais jamais supposé qu'un militaire français pût mettre son nom au-dessous d'une pareille infamie; jamais je n'aurais cru qu'un homme qui avait l'honneur de tenir une épée décréterait, en vertu d'une loi qui n'avait jamais existé, qu'on ne ferait pas de prisonniers et qu'on fusillerait ses ennemis désarmés. Les hommes du coup d'État avaient eu la main heureuse: ils avaient trouvé le ministre qu'il fallait à leurs desseins.

Se trouverait-il dans l'armée un officier pour mettre à exécution un ordre aussi féroce? Deux jours avant le coup d'État je me serais fâché contre celui qui m'eût posé cette question; mais ce que j'avais vu avait porté une rude atteinte à mes croyances.

Le pauvre M. de Planfoy avait été précisément pris derrière une barricade, et peut-être l'avait-on déjà fusillé. Il n'y avait pas un instant à perdre.

Mais je ne pouvais aller aussi vite que j'aurais voulu. Je n'avais pas pu passer par l'Hôtel du ville à cause des troupes, et j'avais dû remonter jusqu'à la rue Rambuteau par la rue Vieille-du-Temple. Dans ces quartiers l'émotion et l'agitation étaient grandes. La mort de Baudin n'avait pas produit «le meilleur effet,» selon le mot de mon lieutenant, et la proclamation de Saint-Arnaud achevait ce que le récit de cette mort avait commencé: on se révoltait, et de la conscience où il avait jusque-là grondé, ce mot passait dans l'action.

On croisait des groupes d'hommes en armes, et sur les affiches de la préfecture de police on en collait d'autres qui appelaient le peuple à la résistance.

Dans la rue Rambuteau, aux jonctions de la rue Saint-Martin, de la rue Saint-Denis, on élevait des barricades, et en arrivant aux halles, je vis un gamin qui, monté sur une brouette, lisait tout haut la féroce proclamation de Saint-Arnaud. Près de lui sept ou huit hommes s'occupaient à dépaver la rue.

—Ne faites donc pas tant de bruit, cria le gamin en arrêtant sa lecture, ça vous empêche d'entendre le prix qu'on vous payera pour votre travail.