—Ce n'est pas pour mon plaisir ni pour la curiosité, croyez-le bien.

—Et en bourgeois encore: si je n'étais pas en uniforme, mes propres soldats me fusilleraient; ils sont ivres, et ils font consciencieusement ce qu'ils appellent la chasse au bourgeois.

Je fus épouvanté de ce mot qui caractérisait si tristement la situation.

—L'armée en est là, dis-je accablé.

—Oui, cela n'est pas beau; mais que peut-il arriver quand on lâche la bride à des soldats? Depuis six mois, ils étaient travaillés, maintenant ils sont grisés, voilà où nous en sommes venus; ils trouvent amusant de faire la chasse au bourgeois. Vous êtes bien heureux d'avoir été en congé pendant cette funeste journée, et quand je pense qu'on portera peut-être sur mes états de service «la campagne de Paris,» je ne suis pas très-fier d'être soldat. Ah! cher ami, quelle horrible chose que la guerre civile et combien est vrai le mot latin qui dit que l'homme est un loup pour l'homme!

—Vous avez eu un engagement sanglant?

—Non, pas d'engagement, pas de lutte, et c'est là qu'est le mal, car la lutte excuse bien des choses. Mais les armes avaient été si bien préparées, que pendant un quart d'heure, elles ont tiré sans commandement, sans volonté, d'elles-mêmes, pour ainsi dire. Pendant un quart d'heure, nos hommes ont littéralement fusillé Paris, pour rien, pour le plaisir. Rien n'a pu les arrêter, ni ordres, ni prières, ni supplications. J'ai vu un capitaine d'artillerie se jeter devant la gueule de sa pièce pour empêcher ses hommes de tirer, et j'ai vu son sergent l'écarter violemment pour permettre au boulet d'aller faire des victimes parmi les bourgeois. Mais assez là-dessus; il est des choses dont il ne faut pas parler, car la mémoire des mots s'ajoute à la mémoire des faits.

Après un moment de silence, il me demanda comment je me trouvais dans ce quartier isolé et je lui racontai mes recherches.

Il secoua la tête avec découragement.

—Croyez-vous donc que mon ami ait été fusillé?